blablabla, blablabla, bla,

 Marseille, blabla, Rouen blablablabla Paris.

Lyon blablablabla.


et des blablas rouges aussi

(des fois).

 

Mardi 13 décembre 2005 2 13 /12 /2005 09:44



Samedi 14 décembre 1968.

 Je viens de relire ce que j’ai écrit la nuit dernière, alors que je ne parvenais pas à trouver le sommeil, et j’avoue ne plus comprendre mes propres phrases ; que d’emportement, et que de confusion ! Je mets cela sur le compte de l’heure tardive et sans doute, d’une nervosité passagère (André a ces temps-ci un sommeil assez agité du fait de ses douleurs d’estomac et je pense que cela m’affecte d’une façon ou d’une autre). Ce soir une fois encore les garçons se sont bruyamment chamaillés. Les cris ont fusé pendant une bonne heure, jusqu’à ce que je les appelle pour le dîner ; à table les regards étaient noirs, les têtes baissées et les blagues mauvaises ; les cuillers à soupe dans le fond des assiettes jouaient une certaine symphonie crissière, je me figurais la grille d’un cimetière mal huilée. Quand donc cesseront-ils leurs duels mécaniques de rage ? Jusqu’à quand les bébés dragons acariâtres ?


 
 Dimanche 15 décembre 1968.

 Petite pluie fine. Quelques rayons de soleil y font un trou. Ai lavé la cuisine à grandes eaux. La gazinière était noire. Suis allée acheter des haricots et quelques patates, des filets de bœufs, du fromage blanc. Ai épluché les pommes pour la compote. Appelé Simone. Diane a pissé sur le canapé du salon. Changé les draps des lits des garçons. La chambre de Philippe - Austerlitz après le retrait des troupes. Un fragment en étoile du carrelage de la cuisine s’est brisé ce matin. Entendu un merle siffler dans le jardin au pied du cerisier.

 

Lundi 16 décembre 1968.

 Quand Roland était petit, quelques mois, dix peut-être, madame Delorme lui avait fait un joli cadeau : c’était une sorte de poule en bois l’air un peu bêtasse avec, sur le dos, trois trous soigneusement évidés, l’un en forme de rond, l’autre en carré, le troisième en triangle. Le jeu consistait à fourrer par les trous dans le ventre du gallinacé des pièces carrées, rondes et triangulaires. Souvent je repense à cette poule que mes trois garçons ont successivement malmenée et chérie, et je ne peux m’empêcher d’y voir une sorte d’allégorie de ma maternité et de notre famille. Je suis une sorte de grand morceau de bois, rouge, ou peut-être mauve, en forme d’étoile.

 Je ne sais par où rentrer dans la poule de cette famille à fuite.

 Je ne sais quelle est ma place dans cette demeure, je suis partout, je suis nulle part, je farfouille, je m’affaire, toujours à courir vers un tiroir, un évier, une porte à fermer, un bureau à ranger, repasser comme une souris derrière ceux qui viennent de passer, refaire ce qu’ils ont fait, pas fait ou mal fait, préparer ce que je sais qu’ils feront, faire ce qu’ils attendent de moi que je fasse, jamais assise, jamais vraiment là où je suis, toujours à m’excuser – par les actes – d’être où je suis, presque d’exister, de prendre de la place.

 Une place en forme d’étoile.

 
 Je suis tellement à m’affairer que finalement on ne me voit plus. J’ai beau parler, parler, parler (une vraie pipelette, une vraie commère, un moulin qui moud les paroles des autres !), j’ai beau crier, parfois pleurer, j’ai beau grossir, j’ai beau marquer partout où je passe de mon travail, mon attention, ma présence, ma marque indélébile et odorante – on ne me voit pas, ils ne me voient pas. Je suis une commode encombrante et hyperactive. Un aspirateur. Mes paroles et mes gestes sont un pépiement enchanté, dont on ne se soucie pas du sens qu’il peut avoir dans ma conscience, un gazouillis qui agace, étourdit et endort ; une agitation pour eux sans but, sans fin, comme le bruit d’une soufflerie, qu’on entend, auquel on s’accoutume, qu’on oublie. Ma place n’est pas à côté d’eux – de mes fils, de mon mari – elle est autour, dedans, dehors, entre, partout en même temps ; je n’ai pas de chaise à table mais mille chemins d’abeille de la table à la cuisine et de la cuisine à la table.

 On ne m’empêche ni ne m’interdit de m’asseoir. Une chaise me donnera-t-elle une place dans cette maison ? - où je ne parviens à la creuser : je me vis de l’intérieur sans force - poche à sang évidée - pour l’imposer – malgré tout ce qu’ils disent, malgré tout ce qu’ils pensent ; en trop, qui dépasse, je me sens illégitime, et coupable. Assise sur ma chaise osier bois brun à leur côté, cette occupation d’espace – toute simple, toute nue, statique et suspendue, un être humain à côté d’autres êtres humains – m’est impossible-insoutenable, scandaleuse, obscène. Une puissance de honte - à gros bouillons me pousse debout, à racheter : mon droit à exister parmi eux, droit à occuper de l’espace ; il faut que je travaille, que je m’agite, que je prépare que je nettoie que je répare que j’arrange (le monde à ma façon) pour me sentir exister, et pour me sentir un (petit) droit à l’existence.

 Intrinsèquement et violemment je suis une moins, et de ce fait mat je ne peux tolérer de rester en place – avec moi, en face de moi, et moi en face des autres, ce moins, moins souffle d’air appel d’air, moins aux yeux ronds d’opale.

 

Mardi 17 décembre 1968.

 André me dit que je suis bête, que je n’ai rien de moins. Il me dit que je suis son signe multiplier pour sa vie et ses joies, et je rougis.
 J’aurais aimé prendre ma juste place, ni trop ni trop peu, et n’avoir pas à la justifier.
 J’aurais aimé ne pas dévorer qui je voulais garder pour moi seule, et le garder tout petit.
 Je me demande parfois ce qu’aurait été ma vie.

  
Si j’avais pu planter mon arbre.


Par Ox - Publié dans : Famille je vous... ?
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