blablabla, blablabla, bla,

 Marseille, blabla, Rouen blablablabla Paris.

Lyon blablablabla.


et des blablas rouges aussi

(des fois).

 

Mercredi 23 novembre 2005 3 23 /11 /2005 08:07



Je suis née le 23 décembre. Je suis un petit cochon. Née par erreur au milieu de la Normandie je viens pourtant d’une peuplade de sauvages disparus. J’ai sauté des générations. Depuis je ne peux plus rien sauter du tout. Rose, je suis lourde.

 Je traîne en pâture ma vie démantelée en autant de petits paquets cadeaux. Le museau bariolé. Je suis née d’un ventre qui n’en pouvait plus. Je suis sortie de là comme d’une forêt. Je ne suis pas un cri comme d’autres pourraient l’écrire d’eux, à peine un chuchotement, quand j’ai la force un sanglot – étouffé. Je mange des bouillies de Weetabix écrasés à l’eau que d’aucuns jugeraient proprement dégoûtants, à la petite cuillère.

 Je suis écœurée des silences, des vides, des voix de tous ceux qui savent et se taisent.

 Parfois je donne dans l’abstraction. Je la reprends penaude sans envolées lyriques.

 Je lis des livres lisses et blancs, je m’imagine que ce sont des œufs d’autruche et que je n’ai pas le droit de les manger. Je casse leurs coquilles et la recolle avec du scotch. Je me faufile et disparais.

 Je suis un petit cochon. Depuis que je suis née à côté de Rouen je ne sais pas où aller, je vais nulle part je ne fais qu’inventer et rêver en décollant bout à bout les morceaux que j’ai calcifiés.

 De la pâte à modeler qui durcit. Il m’arrive d’avoir peur de répondre au téléphone. Je me fais des litanies intérieures. Il ne faut surtout pas regarder. Je me mouche dans les oreillers. On m’a dit petit cochon malade. J’ai à la place du ventre un monstre que je ne peux regarder dans les yeux qu’il a jaunes et menaçants. J’aimerais raconter des histoires à d’autres que moi mêmes, mais j’ai peur qu’ils ne me croient pas, qu’ils ne m’écoutent pas. Je veux me protéger et je repars la tête sous la couverture.

 Souvent je rigole parce que je trouve que la vie est vachement marrante, et sur les autres cases j’essaie de ne pas voir qu’elle nous tue. Tous ces salauds qui nous font porter leurs caisses et qui nous brisent les os.

  Depuis que je suis née, ma taille a un peu progressé, mais je ne sais pas ce que j’ai appris. Je ne sais pas faire de mots croisés. J’avais une sœur, j’ai eu un frère, et puis un autre. Je veux les tenir dans mes mains comme des trésors, mais je sais que ça ne suffit pas pour tenir une vie. Il m’est arrivé d’en vouloir au monde qui m’a faite petit cochon. Mais si je ne sors pas, personne ne le saura.

 Le dimanche j’ai des courants d’air guerriers qui flottent en moi et portent de jeunes bateaux, mais jusqu’où. Je sens des douleurs comme des papillons qui se cognent. Une journée, et puis une autre, et encore une autre, contre les murs de ma chambre. Il ne faut pas sortir.

 Je pose les petits morceaux de moi sur le plat à jambon à côté des tomates cerises. Je décore avec du persil. Ils ne m’en voudront pas. Ils oublieront.

 Je rêve d’un monde qui marcherait autrement et où les humains ne porteraient pas leurs codes barres dans les bras pour les massacrer devant les appareils à cartes bleues avec des airs de désolade. Je rêve d’autres gilets que ceux des supermarchés, d’autres mers où on pourrait tremper pour changer d’odeur. Je rêve d’enlever les murs de crépis des boîtes crâniennes contre lesquels ils se cognent, et de laver la douleur avec un linge mouillé.

 Une douleur comme un bleu qui fait très mal mais sans le froid cinglant de la coupure, par où s’écoulent des larmes dramatiques. Une douleur de femelle, une douleur de petit cochon. Une douleur sourde et honteuse, une douleur de supermarché, une douleur de gilet à caissière.

 Il faudrait qu’ils se disent, tous les matins, il faudrait qu’ils y pensent, pas une journée sans cette pensée, tous ces forçats de chevaux et de vaches qui partent quand ils se rasent au champ de la misère avec des clous dans la tête, pour porter des poulies, pour soulever les sacs de gravats, pour biper des codes barres, aligner des camemberts, le chronomètre dans la poche. Il faudrait qu’on sache chaque seconde la misère des autres, et le bruit des pièces sur le comptoir.

 Petit cochon est née il y a 27 ans, à l’époque c’était la télévision couleurs, les disques vinyles, sa maman aux cheveux courts, noirs, bouclés, une prison dans la tête comme tant d’autres mamans en robes d’accouchement.

 Parfois elle a mal au ventre et à sa tête. Ca fait du soucis aux autres qui disent qu’elle devrait aller chez le docteur ou chez le vétérinaire étaler ses pieds cornus sur la table d’opération. Ses larmes sentent un peu la pisse, le gravier, le chocolat moisi, tourné, gris comme la merde qui sèche. Au soleil. Quand l’estomac tire elle le remplit de briques, une par une l’autre après l’une, dans le sac de toile de ses boyaux.

 Je suis née à Petit Pois. Mes deux frères eux sont nés à la clinique un peu plus loin. Je ne sais ce que signifie cette géographie placentaire. Longtemps j’ai voulu raccrocher le petit wagon de plastique derrière le train que j’avais raté. Je voulais appartenir à cette famille, je voulais être des leurs, qu’on me reprenne, reprenez-moi. Reprenez-moi dans le sac.

 Petit cochon s’est fait expulser de son ventre et on lui a dit qu’il ne venait pas de là.

 Il s’est sali tant qu’il pouvait, il regardait Porculus le porc jaune et gentil dans ses yeux de larmes suppliants et bons, il lui disait tu me comprends tu es comme moi, je trottinais avec mes pieds de cochons mes sabots striés comme du marbre de mauvaise qualité ocres, oranges, beiges, peau de blancs, ma mère n’a jamais voulu de son petit cochon.

 Et s’il faut une raison, dites que je n’étais pas assez grande. Pas assez forte. Solide comme un mauvais beurre. Dites qu’il y avait trop de larmes à l’intérieur, qu’on n’a rien pu faire. Quand le temps est trop sale il vaut mieux rester à l’intérieur. On regarde la télé. On tourne des cuillers.

 Entouré dans des sécrétions de corps comme dans une peau. Culotte et sous-pulls de transpiration animale. Les volets étaient fermés de l’intérieur. La lumière n’a pas pu passer monsieur, d’ailleurs personne n’a rien vu.

 J’ai grandi, oui, mais pas beaucoup. Mes cheveux ont un peu poussé, une poignée de centimètres, mais autant de nœuds. On aurait voulu qu’elle se taise, qu’elle fasse moins de bruit. Elle existait trop. Toute cette place qu’elle occupait. Et c’est comme si l’instinct la poussait par le devant, toujours des cris de sauterelles, un parasite, un pou. Elle laissait traîner son odeur comme une culotte. Elle avait trop de peau autour d’elle, trop d’espace dans ses yeux, trop de bruit dans la bouche – si on avait pu au moins en faire une petite fille, on s’en serait accommodés, on se serait fait une raison, mais un cochon ? Qui voudrait d’un cochon ?

 On a fini par l’envoyer ailleurs parce que ce n’était plus supportable. On l’a mise dans un train. Le train a passé des tunnels. Elle avait peur du noir mais il fallait bien lui botter un peu le cul, elle se serait agrippée là comme une ventouse toute sa vie si elle avait pu. Il fallait bien. On l’a emmenée dans un endroit très propre, il a fallu qu’elle porte des chaussures à boucles et on a serré ses pieds cornus dans le dernier modèle verni de chez Pomme d’Api. Personne n’y a cru évidemment, mais enfin, on a sauvé les apparences. Il fallait faire bonne figure et on a glacé ses cheveux en tirant un bout coup, on a failli tout arracher.

 Elle ne pouvait pas rester là, moi vous comprenez, je n’en pouvais plus, toute cette honte, toute cette saleté, et nettoyer derrière elle partout où elle passait la crasse de sa personne, un cochon c’est pas rien à s’occuper, fermer les portes et boucher les serrures, mais on entendait tout au travers, et les autres qui croyaient que c’était ma fille. J’ai bien essayé, je lui ai mis des nœuds dans les cheveux, des serre-tête, des rubans, je faisais des tresses, j’y passais des heures, mais yavait qu’à couper je vous le dis, un bon grand coup de ciseaux et on n’en parle plus.

 Je sais bien ce que vous pensez. C’était ma fille, que je le veuille ou non, elle était comme moi et c’est ça que je ne supportais pas. Vous pensez que je suis un cochon. Eh bien.

 Peut-être.

 J’ai fait de mon mieux. Petit cochon avec son air abattu a tenté d’être bon comme celui qui aimait la boue (le meilleur cochon du monde). A la fin de l’histoire, les fermiers retrouvaient Porculus, ils le sauvaient du béton, ils lui pardonnaient et ils le ramenaient à la maison. Ils lui faisaient cadeau d’une merveilleuse flaque de boue marron, et ils l’aimaient même dégueulasse. J’ai cru échouer. Ma maman a mis longtemps à me reprendre. Elle m’avait laissée dans le trou de béton. Elle avait mis le béton dans un train.

 Je sais aujourd’hui que c’est à elle qu’elle parlait, je ne devrais plus être triste, et même plus écouter maintenant que j’ai son sourire. Mais je ne me défais pas de ma peau. Je ne peux pas l’enlever comme un gilet de la Fnac. Elle est moi et je suis fondue avec elle.

 Dans ma tête je reste plus que jamais un cochon et sans doute pour toujours. J’essaie d’être une adulte mais une adulte n’est pas un cochon, et je reste engluée là dedans sans pouvoir m’éloigner. Alors le plus souvent je décide d’être un clown et un guerrier, et le reste du temps je suis la gentille petite flaque plate comme un reflet. Glacée.

 Non je ne pense pas qu'Avril ait été un cochon. Elle était grande, elle était fine, féminine, bien élevée, dégourdie. Elle parvenait à se tenir droit. Pas comme moi la petite boule en épis sauvages.

 


J’écris mon histoire. Souvent on fait commencer les histoires accrochées aux gens à des dates de naissances mais peut-être qu’elles commencent plus tôt ou plus tard. J’aurais aimé être là le jour de ma naissance.

 J’écris mon histoire. Bernard Lahire m’a dit que je n’étais pas une seule. Il m’a raconté l’illusion socialement bien fondée de l’unité de mon moi. Et je préfère le savoir ainsi, plutôt qu’irrémédiablement abymé. Je voudrais l’accommoder comme sur le site des candy-dolls, en faisant glisser des bouquets de cheveux à poisson et des morceaux d’intégrité au bout d’un museau de souris bien huilé. Je me choisirais, je ne saurais qu’en faire, je ferais un peu n’importe quoi, je construirais Babel en moi.

 
Par Ox - Publié dans : C'est de ma pomme à graines qu'on cause.
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