
blablabla, blablabla, bla,
Marseille, blabla, Rouen blablablabla Paris.
Lyon blablablabla.

et des blablas rouges aussi
(des fois).
Avant tout, un grand merci à Prune et à Wuwei.
Puis la suite de mes aventures (macabres... non, non, on met un peu de rose dans le gris).
Mardi 22 août 2006.
Pour la première fois depuis des jours, je n’ai pas envie de pleurer. Il paraît que c’est quand on a vraiment atteint le fond qu’on peut remonter. Hier soir, j’ai atteint le fond – ou plutôt non, je l’ai entraperçu ; je pressens que l’on peut aller encore plus bas, encore plus loin, dans des marécages plus effrayants encore. Et j’espère ne pas avoir, dans ma vie, à toucher de l’orteil ces rives sinistres. Elles me font bien trop peur. Je crois avoir entrevu, l’espace de quelques minutes, l’état de terreur et d’absolue souffrance qui a poussé maman, le jour du printemps, à se couper les veines des bras avec ce couteau noir – de cuisine. Je ne veux pas aller plus bas, et je ne veux même pas retourner où j’étais hier, jamais. Jamais.
D’aucuns disent que les épreuves nous font grandir et qu’on en ressort plus fort. Tu parles. J’en sortirai tout juste plus dure, plus sèche et plus vide. Les yeux vides.
Je ne sais pas.
Je veux me sortir de là, me tirer par les cheveux s’il le faut, je veux sortir du puits, je veux retrouver la gaieté, la légèreté, je veux arrêter de pleurer. Je suis épuisée.
Je suis chez moi. Mon appartement est tellement joli. Il me plaît, et les rues tout autour me plaisent aussi. Je vais déballer mes petites affaires. Je sais pourquoi je vais mieux. Ce n’est pas parce que j’ai enfin mon chez-moi, ou pas seulement. C’est que Jadd et moi avons parlé correctement ce matin, et je me sens mille fois plus légère. Pas délivrée non, ce serait trop beau, trop facile ; seulement un peu plus vivante.
Je l’ai quitté en lui disant : « Alors on ne se promet rien, et on attend de voir. » Il a dit : « On ne se promet rien et on continue de se voir. »
J’avais voulu lui soutirer une promesse, sans trop d’espoir (ou sans espoir aucun) ; j’avais tenté de lui dépeindre par les mots les plus lents et les plus justes comme je voulais, toujours, vivre ma vie avec lui. Je voulais que l’on se dise : « On se sépare, on vit, on évolue, on change, on grandit, et on se retrouve pour voir où on en est. » On n’a rien dit du tout, j’ai quitté les négociations avec rien – rien d’autre que cette impression qu’il n’avait pas le cœur déserté et qu’il pouvait m’écouter sans gronder.
Hier soir, je pleurais. Je pleurais, pleurais, avec des spasmes de plus en plus violents, la respiration coupée ; j’haletais comme un chien. Et c’était sans cesse plus fort. Je ne savais pas m’arrêter. Est-ce qu’il aurait fallu que je me botte le cul, que je me fasse violence ? Est-ce que j’entretenais la pompe à désespoir ? J’en sais rien, mais je m’enfonçais, toujours plus avant, dans une sorte de folie.
Le reste du jour, j’ai juste les larmes qui coulent toutes seules. Comme un nez de marmot qui coule. Moi je dégouline des yeux, salé, amer, toute la journée. Sans les sanglots, sans le souffle qui se coupe et saccade éclaté, sans la bouche qui se tord – juste les yeux qui n’en peuvent plus de larmoyer. Presque un état normal, presque une partie de moi, un visage strié de fleuves.
Mais aujourd’hui, je ne pleure pas.
J’ai fini par me lever et entrer hagarde dans la pièce où était assis Jadd. Je devais avoir l’air d’un mioche de cinq ans qui vient de perdre le monde. Je me sentais comme un mioche de cinq ans, et j’en avais honte. Je me sentais comme une malade, une folle, qui a passé la ligne, fêlé son âme, qui bégaie. Je me sentais folle, épileptique, folle de douleur.
J’ai dit : « Pardon Jadd » (j’avais la voix d’une fillette minuscule, et sur mon visage défiguré, ça me donnait l’air dément), « mais j’ai peur ».
Je ne veux plus pleurer. Je ne veux plus lâcher cette digue. Je ne veux plus baisser les bras, abandonner ; me laisser envahir par cette souffrance démente, je ne veux plus. Je ne veux plus avoir peur de ces paysages de mort que j’ai entraperçus hier, je ne veux plus y aller. Je ne veux plus savoir.
Jeudi 24 août 2006.
Cette nuit j’ai rêvé que j’étais poursuivie par des chiens. Mais je n’étais pas seule : bizarrement, j’étais avec Marco. Et je lui disais : « Arrête Marco calme-toi, calme-toi », parce que je savais qu’on n’avait aucune chance en courant, qu’il nous rattraperait (dans mon rêve les chiens surgissaient un par un, et non en meutes), qu’il courait beaucoup, beaucoup plus vite que nous. Je savais qu’il fallait calmer et dominer la bête. S’arrêter, être debout, lui faire face, être lent, être ferme.
Je me parlais à moi-même en vérité : « Arrête-toi, calme-toi » ; l’horrible chien fou (jeune, musclé, poil ras, la mâchoire ultra puissante) c’était ma souffrance, le gouffre de la déprime, de la dépression, le trou noir, qui m’aspire, auquel je dois faire face.
Depuis hier, je m’habille dans un rose écœurant. Tee-shirt rose, jupe rose, chaussures roses, soutif rose, boucles d’oreilles roses, montre rose, et affriolants nœuds de pâquerettilles roses dans mes cheveux. Je me plante devant la glace et je me dis des niaiseries : « je suis une petite fleur » ou : « je suis un papillon ». Est-ce le spectre de la débilité frivole à l’eau de lavande qui me guette ?
Je fais des choses stupides. Hier, j’appelle Jadd pour lui dire deux trois petites choses – des histoires de chargeurs de téléphone égarés, de visites éventuelles en sac à dos. Il décroche son portable et me dit : « tu sais pas où je suis ? dans le parc de la Tête d’Or avec des amis ». J’étais assise sur les marches étalées de mon coin de Paradis, devant l’Opéra de Lyon. Dans une tranche de soleil. Ni une, ni deux, n’écoutant que mon esprit retors, je monte les marches de mon chez-moi tout en haut au cinquième étage, je m’ausculte dans la glace, je me lave les dents ( ???), je passe du rimmel sur les cils dépenaillés, j’enfile mes nœuds de paquets de fleurs, et je mets le cap droit vers la Tête d’Or. Faire quoi ? Je ne le sais pas vraiment moi-même, mais mes petites sandales me mènent à cadence démultipliée. Alors que j’entre dans le parc, je réalise que je n’ai aucune chance de tomber sur lui par hasard, comme ça, au détour d’un bosquet. Je ne me laisse pourtant pas décourager : nullement effrayée par l’absurdité de mon acte, j’empoigne mon mini téléphone qui parle et je lance mon appel vers Jadd.
Il me répond, brusque, peu amène.
« - Je suis en train de traverser le parc pour rentrer chez moi. »
(Tu parles, je viens de partir de chez moi tout exprès pour m’échouer dans ce coin de verdure où tu te caches.)
« - C’est marrant on va peut-être se croiser.
- Vous êtes par où là ? »
(Hésitations. Il sent qu’il y a un piège et que je pars en couilles.)
« - Heu… On longe la Cité Internationale….
- Tu n’as pas spécialement envie de je passe pour vous dire bonjour ? »
Il n’en avait pas spécialement envie, non, on peut dire ça. Quelle idée de n’importe quoi. J’ai raccroché avec un « bonne soirée » sec et enroué. Rabrouée. J’aurais dû le savoir depuis le début. (Il m’avait dit : « Marche bien et rentre bien. » Et je l’avais trouvé presque cassant. Ou ironique. Mais je n’ai pas pleuré : je n’ai plus le droit.)
Je ne me suis pas arrêtée en si bon chemin sur le fil de la bêtise. J’étais là, penaude, avec mon rimmel et mes nœuds, à bouder les platanes et les châtaigniers, et je me demandais ce que je foutais là. Il était tout près, avec ses amis – et en outre je savais où à présent. J’étais aimantée, je ne pouvais pas passer mon chemin (mon chemin restait coincé dans ma gorge et je n’arrivais pas à déglutir). J’ai envisagé la pelouse devant la grande grille des Enfants du Rhône (combien de fois je l’ai traversée, celle-là, depuis les six mois de mon malheur ?) Ils passeraient sûrement par ici. Je me suis plantée sur un rond d’herbe, les jambes en pagaille comme celles d’une poupée articulée ; j’ai sorti un livre pour faire bonne figure, que j’ai tenu dans une main les yeux au vent. Et j’ai attendu. Toutes les quinze secondes environ, je lançais un œil vers la traverse, plusieurs mètres devant moi, qui menait de la Cité Internationale à la porte des Enfants. Et j’ai fini par les voir, par le voir, immédiatement, à travers le rideau d’arbres, de l’autre côté, d’une fraction d’œil lancé, je l’ai reconnu : j’ai reconnu sa démarche, ses bras balancés, sa tête baissée sur les cailloux alors qu’il devait en écouter un autre parler, et son tee-shirt, blanc, avec ce rectangle de noir dessiné sur le devant, c’était lui. J’ai tourné la tête, je me suis perdue dans le lac de l’autre côté, le ciel, le groupe de gamins qui jouaient au foot un peu plus loin ; quand je me suis retournée à nouveau, c’était pour voir leurs dos. Ils venaient de passer la grille, ils prenaient à gauche, pour longer le fleuve. Ils étaient trois.
Et maintenant, j’ai pensé ?
Maintenant, rien. Je ne vais pas les filer comme dans un très mauvais film de série B. Je vais juste rester là, penser. Penser aux choses stupides que je fais.
J’ai appelé Elise. Je lui ai raconté mes folies. Elle était morte de rire, et m’a rassurée en me disant que tant que j’avais conscience de la stupidité de la chose, rien n’était grave.
J’essaie, toujours, de ne pas être triste. Je résiste. Je pense à la Sara Smythe du livre que maman m’a prêté, « La poursuite du bonheur » - le récit d’une telle avalanche de catastrophes qu’on se demande comment la bonne femme survit. Je relis ce tout petit paragraphe qui m’a parlé :
« Tu sais ce que j’ai compris il y a quelque temps déjà ? Toute la vie est une catastrophe, fondamentalement, mais la plupart des choses qui t’arrivent ne se terminent pas en bien ou en mal : elles se terminent, point. Et dans la confusion, en général. Alors quand tu assumes que toute cette pagaille n’a qu’une seule vraie fin, le terminus obligatoire, eh bien… »
(Douglas Kennedy).
Je ne sais pas vraiment ce que ces phrases relèvent de philosophique, profond, mystique ou véridique, sans doute pas grand chose, mais elles me plaisent, comme des copines marrantes, elles me rassurent ; et j’aime bien ce début, que « toute la vie est une catastrophe, fondamentalement », ça me fait sourire malgré le poids (deux tonnes).