Hier soir avec l'homme rayé (noir bleu vert noir bleu vert noir bleu vert) on a regardé l'un de ses films tout préférés (du genre qui fait des gargouillis dans le ventre, ki dit) -
Trouble every day de Claire Denis.
L'histoire, elle se passe dans la vraie vie, à Paris et sa banlieue (pierre grise calme d'autoroute volets blancs)- pas en Transylvanie sous les chants des loups ni dans la neige aux pattes rouges de Coppola. Mais c'est une histoire de vampires.
Deux vampires : un homme (Vincent Gallo) et une femme (Béatrice Dalle), qui mangent des gens en les baisant sauvagement ; des vampires tout ce qu'il y a de plus hétéro, la dame mange des messieurs et le monsieur des demoiselles.
Bien sûr, avec ces deux personnages - un - deux -, et leurs sexxxes respectifs qui ne faisaient pas la même gueule, je n'ai pu m'empêcher d'analyser en fond d'écran très vite sous mes yeux et derrière les images le traitement différencié des deux "être-vampire" :
être-vampire-vagin
être-vampire-verge
(voui voui voui).
Vampire-dame s'appelle Coré. La maladie sidesque qui la pousse à dévorer les gens est très avancée. Son mari, un médecin, la séquestre dans leur maison la journée, pour l'empêcher d'aller courir le sang. Cadenas aux fenêtres, volets bridés, planches cloutées pour fermer l'étable de la femme-fauve.
Femme-vampire est l'incarnation rouge déchirant de la bestialité.
Elle ne parle pas ou plus, on la voit dans une chemise de nuit courte, maculée ; elle crie, elle grogne ; adopte jusqu'aux postures de la bête (accroupie, prostrée, ronronnante, ou montrant les griffes et les dents).
Elle ne contrôle plus rien : aucune maîtrise sur sa maladie, sur les pulsions qui la débordent, elle est le jouet de ses désirs animaux dévastateurs.
Vampire-homme (Shane, l'Américain) est encore dans le monde. Il est habillé. Smart.
Il se tient.
Il cherche à maîtriser sa maladie : du côté de la civilisation et de la culture, il cherche un médecin. Il compte ses pillules.
Il arrête ses désirs, il contrôle les pulsions qui le prennent à la gorge.
Alors qu'il sent monter l'envie de mordre sa chérie, il va s'enfermer dans les chiottes de l'avion. Il ferme la porte. Il se met lui-même sous surveillance. Il se referme, il reprend le contrôle.
Il ne s'abandonne pas dans l'acte sexuel. Là encore il garde le contrôle :
il s'arrête en suspend, laisse la chérie blanche sur le plat du lit, s'enferme dans la salle de bain, se finit au poignet.
C'est lui qui contrôle.
Deux scènes à la limite (extrême ?) du soutenable encadrent le film :
deux scènes de dévoration sexuelle ; la première, Béatrice Dalle avale un jeune homme, la seconde, Vincent Gallo engloutit une jeune fille.
Pour la première scène, c'est le garçon qui va à la rencontre du vampire (mû par une curiosité désirante), et, jeune, s'abandonne (à son désir / plaisir). Coré le baise et le mord et le mange ; une musique sensuelle baigne toute la scène, filmée au plus près des peaux, dans une atmosphère horriblement sexuelle maladive brillante - effrayante et fascinante.
Dans la seconde, c'est l'homme qui va chercher la fille, petite femme de chambre sacrifiée pour épargner sa chérie, la femme légitime, l'épouse - contre la prostituée.
Les images sont froides ; lui est brutal ; il ne s'agit pas tout à fait d'un viol car elle paraît plus ou moins consentante au début, mais leurs jeux depuis les premières minutes du film rappellent plus une traque qu'un désir partagé.
Force brute et glacée, contre plaisir lancinant envoûtant engloutissant.
La scène est filmée d'un peu plus loin, le carrelage est glacé, les portes des casiers en métal rendent un bruit mat. La jeune fille résiste : il la maintient de tout son poids. Le jeune homme lui n'a pour ainsi dire pas résisté : crié, jappé, hurlé, grogné ; mais sans jouer de sa force physique, comme si Coré femme-sirène l'avait ensorcelé, et par là castré, démis de toute sa force - sucé son pouvoir et sa puissance de petit mâle imprudent.
La figure de la femme-vampire représente la terreur d'un possible renversement de pouvoir : si l'homme s'abandonne, s'il cesse de maîtriser, s'il laisse le contrôle, voilà ce qui arrive.
Ce n'est pas à proprement parler la femme qui prend ce pouvoir lâché - elle n'est pas vraiment sujet, pas vraiment aux commandes ; elle est marée montante de pulsions bestiales laissées à l'état sauvage.
Coré est tuée, étranglée, dans ses mares de sang (achevée) -
Vampire-verge reste dans le monde, à la main la Civilisation, debout à la force de son poignet de fer.



"Ox, c'est la bestiole sous la capuche."