Avril a d’abord travaillé en équipe sur le projet qui l’occupe depuis plusieurs mois à Patatog. Ils ont été, au maximum, entre six et huit collègues dans son bureau à coopérer sur le projet. Ses collègues ont été progressivement affectés à d’autres projets, ils ont quitté le bureau. Aujourd’hui, Avril est toute seule dans son bureau, et toute seule sur ce projet. Pour les clients, Avril se dit au pluriel. Avril est une équipe à elle toute seule. Comme dans la chanson de Renaud : « je suis une équipe d’informaticiennes, à moi toute seule… Je suis une équipe d’informaticiennes, je m’fends la gueule… » Naturellement, elle a dû endosser de multiples responsabilités, effectuer de nombreuses tâches toutes nouvelles. Tâches qu’elle n’a jamais appris à faire – elle apprend sur le tas, et avec personne pour superviser : elle est complètement livrée à elle-même. Chef de projet, analyste, développeuse, chef de la communication, tout et n’importe quoi, c’est elle. Quand le client téléphone, c’est toujours elle qui décroche ; quand le client reçoit des mails, c’est toujours signé Avril. C’est que les coéquipiers d’Avril sont très discrets. Ils travaillent dans l’ombre. Avril se demande comment on peut avoir le culot de croire que le client n’a pas compris. Ils doivent vraiment se dire qu’on les prend pour des cons. L’autre jour, la commerciale de Patatog leur a soutenu mordicus qu’Avril était deux. Ce n’était pas une manœuvre commerciale : elle ne savait tout simplement pas qu’Avril était seule, désespérément seule…
Parfois, elle se dit que Larry devrait venir bosser avec elle à la Défense, dans son bureau. Pour réduire les frais, l’entreprise de Larry a supprimé son bureau : il passe à présent ses journées tout seul chez eux, entre son ordinateur et son téléphone. Avril se lève à 7 heures tous les jours sauf le week-end, passe une heure et demi dans le métro, compressée entre trois costards dans des odeurs de pieds, de 9h30 à 19h elle est toute seule dans son bureau à se démener pour torcher le plus de choses possible en moins de temps possible en faisant le moins de conneries possible, après quoi elle passe 1h30 dans le métro avec la tête dans le cul, pour retrouver Larry qui fait la gueule parce qu’il a déprimé toute la journée à bosser tout seul. Ensuite, elle se couche, pas trop tard car elle est claquée. Le lendemain matin, le réveil sonne à 7h et elle a encore sommeil, et ça recommence. On lui a dit qu’à Patatog, ils ne gèrent plus des gens, ils gèrent de l’argent. Leur politique se résume à des histoires de compression de coûts, de pourcentages de marges, de chiffres d’affaires et de taux de profit. Pour faire de la marge sur un projet, il faut mettre le moins de gens possible dessus, si possible des débutants qu’on paie moins cher. Pour la seconde année consécutive, Patatog a annoncé une augmentation de 0% pour ses salariés. Une perte de pouvoir d’achat quoi, étant donnée l’inflation. Quand Avril dit à ses patronnes qu’elle peut pas, que c’est n’importe quoi, que le client croit qu’elle est plusieurs et qu’elle a une seule tête avec deux mains et des semaines de moins de 50 heures, elle s’entend répondre « Oui on sait c’est pas facile, mais c’est dur pour tout le monde Avril, alors on se sert les coudes et la ceinture… »
Personne n’ose trop dire qu’il rencontre des difficultés, car on a peur pour sa poire. Comme personne ne parle des compression de coût, des diminutions aberrantes de personnel, de la gestion du n’importe quoi, on a l’impression d’être le ou la seule à avoir du mal, alors on se tait. On nous fait comprendre que si ya un problème, c’est notre problème, notre faute. Avril fait tout, vite, en même temps, sans savoir, sans avoir appris, sans interlocuteur, sans se rendre compte des priorités, fatiguée, sous pression, et les jours de retard s’accumulent. On livrera le client en retard avec un truc qui marche pas.
Dans la boîte de Firmin, il y avait 200 salariés quand il a commencé. Aujourd’hui, ils sont 18. Firmin est resté. Son salaire a été multiplié par je-sais-pas-combien. Ses responsabilités aussi. Il bosse de 9h à minuit tous les jours et est heu-reux.
Aimé bosse en intérim dans le BTP. Il a d’abord été manœuvre, puis a suivi une formation de ferrailleur. Il ne sait jamais combien de temps vont durer ses missions : entre un jour et un mois, globalement. En général, il apprend que sa mission est finie le jour même, ou plutôt le soir même. Au moment de partir, on lui dit : « Va voir le chef de chantier, il a quelque chose à te dire. » Et le chef de chantier : « Ne reviens pas demain, ta mission est finie. » En ce moment, il travaille sur un chantier à côté de Roissy. Le billet RATP aller coûte 50 francs. La madame de l’agence d’intérim lui a bien précisé : « Prenez pas un abonnement, parce qu’on sait jamais ce qui peut se passer… » Il est habituel voire général de faire signer le contrat de travail le dernier jour de la mission, et non le premier ou avant le premier, comme le droit du travail l’exige. On inscrit alors le nombre de jours du CDD à la place restée vide. La semaine dernière, alors qu’Aimé arrivait sur le chantier le matin, il a vu débarquer une dizaine de flics, qui ont encerclé les ouvriers : contrôle d’identité, menottes, l’aéroport est à côté c’est pratique, avec l’hôtel Ibis comme centre d’internement pour sans-papiers en attente de charter. A deux reprises, Aimé a dénoncé une agence d’Intérim à une inspectrice du travail.