Mamie, ma grand-mère blanche.

blablabla, blablabla, bla,
Marseille, blabla, Rouen blablablabla Paris.
Lyon blablablabla.

et des blablas rouges aussi
(des fois).
Mamie, ma grand-mère blanche.
tu vas peut-être te dire que c’est de l’orgueil mais je ne le pense pas, car moi, dans tout ça, je suis toujours pareille, la mère de famille, trop simple sûrement, j’ai toujours eu des complexes, et mes 75 kgs n’arrangent rien depuis toujours, André me dit que je suis trop bête de toujours me croire inférieure ce doit être ça manuellement, hélas – en cela ils tiennent beaucoup de leur mère qui n’a jamais été bien habile de ses mains - souvenirs qui font chaque fois sourire (ironiquement, mais oui !) mes garçons quand j’en reparle, et c’est souvent, crois-moi ces messieurs me disent chaque fois : « Ah ! ça y est, on va entendre parler de Bousbecque-les-Bains ! », je n’ai jamais renié mon Nord, et ceux qui veulent me voir monter en flèche n’ont qu’à aborder ce sujet chaque fois, ils réussissent, quant à nos trois garçons, tu penses qu’ils ont poussé ! et pas toujours en sagesse, mon Dieu, non ! ils arrivent à considérer tous les sacrifices qu’on fait pour eux comme des choses normales quel gros souci pour une mère poule comme moi de ne pas avoir d’université dans sa ville, on essaie de se mettre à leur diapason, de discuter avec eux pour bien comprendre leurs problèmes – réels - , mais ça finit bien souvent par cette phrase : « Mais vous n’y comprenez rien ! », qui malgré son âge oublie de grandir, ce qui m’inquiète assez – 1m45 – et a été le plus délicat des trois malgré mon opposition (que faire contre ces quatre hommes ligués), tu vois, chère Marthe, à quel point je suis dépassée dans cette maison, où par moments un peu de détente serait bien nécessaire, c’est beau d’arriver ainsi, mais ce sont quand même des soucis permanents, et des enfants trop évolués pour leurs âges
Une histoire de grande et de petite sœurs.
Avril et moi.
1. La grande sœur.
La loi, la droiture, les charges à assumer sérieusement, le travail, l’excellence,
l’à-la-hauteur, la responsabilité, l’adultise.
2. Le petit machin.
La révolte et le rire. La dérision, la rage. Le fouillis. La désobéissance.
La fête. La déviance.
La présomption.
- l’arrogance.
Un paravent et un mur.
Je suis revenue dimanche dernier d'un voyage au coeur de la famille. Cinq jours chez ma grand-mère dans le Sud-Ouest, avec mon frère, sa chérie, et ma petite nièce, qui est aussi ma filleule.
D'où je ramène deux portraits.
Que je voudrais griffonnailler ici armée de ma maladresse.
Le portrait de deux bonnes femmes, l'une de soixante-dix-sept ans, l'autre de deux et demi.
Une arrière-grand-mère et son arrière-petite-fille.
Et je ne vous ferai pas le plan de la ressemblance étonnante, de la vie qui pétille dans les deux, et du souffle des générations.
On me dit que Puce peut-être ressemble à son autre arrière-grand-mère.
Moi, je ne la connais pas.
Ma grand-mère.
A force de la regarder, je l'ai disséquée. Pour tenir aussi, pour alimenter le rempart dans ma tête, j'occupais mes esprits : je me suis mise en mode "j'analyse" pour la regarder comme un petit insecte qui se débat, et n'être pas atteinte. Par tout ce qui chez elle m'insupporte.
J'aurais pu faire un Power Point de ma grand-mère et je l'aurais structuré en quatre parties : les trois traits fondamentaux de sa personnalité, et le dernier né, venu avec sa vieillesse et la conscience de sa vieillesse.
Ses trois fils à nouer :
- la haute estime de soi ;
- la froideur ;
- les tendances paranoïaques.
Le dernier né :
- le jeu de l'affectivité, miel-sucre.
Visqueux, niaiseux, rhétorique.
La haute estime de soi : aristocratique.
Quand j'étais petite on allait déjeuner chez mes grand-parents le dimanche. Ils habitaient dans un château, avec des domestiques ; une dame nous servait à table habillée en soubrette ; les porte-PQ dans les chiottes étaient en forme de dragons, et d'énormes lustres pendaient au plafond. Ils faisaient de la chasse à cour, et les murs étaient couverts de croûtes représentant des scènes de chasse, de pattes et de têtes d'animaux empaillés. Il y avait un sauna. Des moquettes énormes, des tapis, de vieilles horloges. Des chambres à n'en plus finir. Du rouge à lèvre et des manteaux de fourrure.
Ma grand-mère a fait des voyages. Des études.
Ils avaient un bateau à la Grande-Motte. Ils allaient à Deauville.
Et la semaine dernière elle opposait "les gens simples" aux "classes un peu évoluées".
Elle ressent en permanence le besoin de se congratuler sur sa taille fine, le beaucoup qu'elle marche et le peu qu'elle mange. Le peu qu'elle mange, surtout. En boucle.
Et toujours, en dévalorisant les autres.
Que les autres sont gros, que les autres sont laids, que les autres sont paresseux.
Elle n'a que des amis plus jeunes qu'elle, parce qu'avec les gens de son âge, "elle s'ennuie". Elle rabâche sans fin jour après jour les ficelles de son régime alimentaire.
Et raconte avec joie ses amis qui mangent trop.
Et ils me disent : "Mais comment tu fais Suzie pour rester aussi mince ! Et je leur dis..."
("vous n'avez qu'à vous bouger le derrière" - sic).
Mettre sa chaussure sur le nez des autres : c'est important. A plus ou moins grande échelle.
Petite échelle : gloser sur mon frère et sa chérie.
Elias aurait fait "des études courtes" (soupçon de mépris dans sa voix) : j'avoue, juste pour le plaisir de la contre-dire et de la faire chier, je lui rappelle qu'il sera bientôt bac + 5, ce qui ne correspond pas franchement à des "études courtes".
Elle ne supporte pas qu'on la contre-dise, pour le principe ; là encore moins : je valorisais quelqu'un, et ce contre son opération de dévalorisation - "non mais ça veut rien dire ça, bac + 5, c'est des études pratiques c'est tout, etc."
Et d'enchaîner avec délice "Machin, qui elle est aide-soignante, parce que Chérie-d'Elias elle elle n'est pas aide-soignante hein elle n'a pas le concours, ..."
.....
Grande échelle :
Les horreurs qu'elle vomit sur l'une des petites-filles de son compagnon (petits-enfants qu'il ne voit pour ainsi dire plus depuis qu'il est avec elle, cherchez l'erreur).
13 ans. (Elle en parlait déjà comme ça quand elle en avait la moitié.)
Elle est grosse. Elle est paresseuse. Elle ne fait rien. Elle n'aime que manger . Et regarder la télé. Et elle ne mange que des choses sucrées : du coca, des gâteaux...
"DANS L'ETAT OU ELLE EST" (le ton dans la voix, un serpent de sueur froide qui me descend dans le dos).
Et sa soeur (jumelle), "filiforme, elle c'est les strings et les pantalons taille basse, la star académie".
"Comme disait sa mère au téléphone l'autre jour à C., elle pourra toujours faire femme de ménage à la maison de retraite !"
(A-t-elle vraiment dit ça ?... Peut-être même devant la gamine ?...)
"Moi je sais pourquoi N. elle veut pas arrêter de fumer... Elle a peur de grossir, et comme elle est déjà grosse !" (Jubilation de ma grand-mère en prononçant ces mots.)
La froideur.
On l'a compris avec tout ce que je viens de rapporter. Ce n'est déjà plus de la froideur, c'est de la méchanceté.
Mais la froideur, aussi.
Et ma stupeur, en voyant, pour la première fois, ma grand-mère devant son arrière-petite fille : rien. Rien à voir. Le vide. Le nul.
Ma grand-mère reste de glace.
Pas concernée, absente, invisible, transparente, renfrognée, poussée par elle-même dans un coin du cadre, dans l'arrière-arrière fond du champ.
Elle n'interagit ABSOLUMENT pas avec Puce. Rien.
Elle ne lui parle pas, elle ne va pas vers elle, elle la regarde à peine, son regard n'est pas là, il est vide. Elle semble désemparée, tue.
Mieux : les pitreries de Puce (et dieu sait qu'elle en produit, par valises) la laissent de marbre - masque de cire sur ses traits tout froncés.
Le premier jour, ça m'est apparu comme une évidence (et je n'en croyais pas mes yeux) : elle était jalouse de Puce. Bien sûr, c'était Puce le centre du monde là-bas ; et plus encore le centre de mon monde ! (Mauvaise que j'étais - si elle avait pu le deviner : je n'étais venue que pour Puce...)
C'est à elle que je voulais parler, avec elle que je voulais jouer, elle que je voulais connaître ; elle qui venait me chercher partout où ma grand-mère m'attirait, à elle, dans les coins de la maison - Puce qui criait : "Où l'est tata ? Mien tata ! Mien !"
Et moi toujours j'arborais le sourire contri au milieu de la phrase de ma grand-mère, et par dessus son récit à elle, je répondais à Puce.
Ce n'est pas que ça l'énervait. Non.
Ca la plongeait dans un désespoir morbide.
Elle prenait son masque de persécution.
Elle était au fond du fond du plus pur chagrin.
Abandonnée, délaissée.
Bouffée par une petite fille de deux ans.
Et oui, pour cette fois, c'est elle qui était mangée.
(Avec ma complicité ;) )
Je reviens à la froideur.
La dureté. L'absence totale de sympathie (vraie) pour le genre humain.
Nombrilisme. Glorification de soi, dure comme du silex, que l'on rapporte sans cesse aux autres.
Le visage impassible, mort, sans aucune expression, qu'elle tend vers Puce, tranche tellement avec le discours qu'elle tient : tout de sucre et de miel, tout d'affectif et d'émotion, sur la famille, les enfants, "son arrière-petite-fille".
Je n'avais eu jusqu'à présent que le discours, sur Puce ; j'ai vu à présent le réel - et le vide ; le gouffre entre les deux me stupéfait.
Ses mauvaises tendances paranoïaques.
On ne l'aime jamais à sa juste valeur. On ne l'aime jamais ? On ne s'occupe jamais assez d'elle.
Elle a tant souffert. Elle a tellement pas de chance.
"Chérie-d'Elias, elle est hostile, je le sens moi ces choses-là... Je sais pas ce qu'il a pu lui raconter, Elias ! Ou ce qu'elle a pu entendre chez maman... Je me méfie moi hein !"
"De toutes façons moi je vais te dire, les pièces rapportées, ça reste des pièces rapportées ; c'est pas comme les liens du sang..."
"Oui ben la famille de Chérie-d'Elias elle fait comme ça, alors moi au moins je le dis !"
( ?? Famille de Chérie-d'Elias est la plus chaleureuse et accueillante qu'il soit...)
Chaque fois qu'on la contre-dit, elle prend son air de persécutée ; et comme je la supporte difficilement sur la durée, et que ça se voit, avec moi elle finit par arborer en permanence son masque de persécutée...
La suite demain ;-))
Ma grand-mère n'aime pas les enfants, tout simplement.
Bon, c'est pas une tare hein.
Mais ça résonne tellement sur mes propres souvenirs d'enfance - pas traumatisée par ma grand-mère, non allez, elle ne m'a pas suffisamment gardée pour cela (merci mon dieu) - seulement, piquée de souvenirs tout nuls, avec elle, souvenirs froids, souvenirs tendus, souvenirs compliqués. Heureusement, il y avait l'autour-de-ma-grand-mère, et son petit capital : le jardin, les arbres, les lapins dans les clappiers. De chouettes souvenirs. Quand on jouait aux Indiens dans le grand trou de terre sous les sapins. Mais des souvenirs avec ma grand-mère ? Des souvenirs neutres, ou mauvais ; des souvenirs qui picotent, pas douloureux, mais pas tendres ; âcres.
Je sais par la bouche de ma mère qu'avoir ma grand-mère comme mère ne fut pas une sinécure, et je veux bien le croire.
Ma grand-mère n'aime pas les enfants.
C'est sale, ça bouge, ça crie, ça dérange tout, son petit monde de poupée. C'est pénible. Et ça attire l'attention - ça détourne l'attention, ça la prive d'une partie de sa lumière.
Ma grand-mère ne sait pas comment faire avec des enfants. Elle ne sait pas comment les prendre, comment leur parler, quoi faire - de petits animaux étranges au langage mystérieux. Ca la laisse interdite. Ca la fatigue. Seuls l'intéressent les enfants qui ressemblent à des adultes.
Pour Puce, faudra attendre un peu. Et j'espère qu'il faudra attendre toujours.
Elle ne sait pas créer de lien avec un enfant.
De quelque sorte qu'il soit.
Alors quand elle me sort sa théorie de l'attachement, comme quoi moi, elle m'aurait vue grandir, elle s'est occupée de moi... comme de ma soeur Prune, alors qu'Elias non - alors c'est pas pareil, et... et là je sens qu'elle crève d'envie de me sortir des méchancetés sur Elias, et qu'il lui a fait du bobo, et qu'il est pas gentil avec elle, et qu'en plus il a fait des études courtes, et qu'il regarde beaucoup la télé, et Chérie elle est hostile.... et je prends mon air le plus détaché et le moins compréhensif qui soit, pour faire barrage, pour bien qu'elle comprenne que ses litanies sur Elias que-ça-fait-du-bien de les vomir, de me les sortir à moi, pour ensuite aller faire la même chose sur moi auprès de quelqu'un d'autre, ça marche pas.
Avec sa manie des camps vaseuse, son fonctionnement perpétuel à base de camps, et bien je me range : je suis dans le camp d'Elias.
Je crève d'envie de lui expliquer que son attachement, elle l'a inventé, qu'elle ne s'est jamais occupée de moi, que je n'ai aucun bon souvenir avec elle, qu'elle m'emmerde.
Elle réécrit l'histoire. Elle joue les sentiments. Elle met en scène sa vie et son personnage. Elle se ment.
Qui est duppe ?
C'est terrible de faire semblant d'aimer les gens.
Elle ne connaît pas un seul ongle de moi.
Son ego dur comme une tôle en zinc m'indiffère. M'oppresse.
La mousse mielleuse de mots tout cuits galopant sur le roc de sa misanthropie. Du bluff, rien que du bluff.
Je regrette, parfois, que mon autre grand-mère soit déjà partie. La blanche, la grosse, l'ouvrière.
Le revers de celle-ci, avec ses grands yeux bleus à l'eau de javel.
Puce est étonnamment agile de ses petits doigts. Elle en fait tout un tas de trucs, du haut de ses deux ans sept mois. Tout en précision, en retenant son souffle.
Drôlement dégourdie de tout le corps, en fait. Une footballeuse comme j'en ai rarement vue, avec son poids et sa taille de petit pois vert! Une énergie à faire pâlir d'envie les plus grands sportifs ;-)
Elle prend depuis toute petite la place qu'on lui laisse, immense ; elle se loge, à l'aise, dans le silence détendu de ses parents.
Ses parents parlent peu, sont très tranquilles ; pas un silence d'angoisse, un calme juste là, posé. Puce occupe l'espace, sonore et visuel ; Puce remplit, mais sans anxiété, semble-t-il. Bébé, elle chantait en permanence ; à table, comme on n'avait pas grand grand chose à se dire, nous les adultes, dans sa chaise haute elle babillait en musique, pendant des heures.
Elle ne cherche pas à attirer le regard, elle l'a déjà, confiante ; excitée comme trois puces plus souvent qu'à son heure, elle ne manifeste pas de stress, ni d'inquiétude, ou rarement : elle occupe juste à grands cris la place qu'il lui semble depuis toujours légitime de prendre, son bon droit, son espace vierge dans le monde.
Petite tête déjà bien dure, pleine de mots, d'une énergie élastique, en permanente communication, en connection directe, attentive branchée sur l'attention des autres, en représentation, sûre d'elle.
Elle a des virements d'humeur, fait des caprices ; elle boude, ou plutôt se met en scène boudant, mais tout cela sans inquiétude - juste pour jouer son personnage, dans toute sa largeur ; elle a drôlement besoin de quelque chose qui tienne devant elle : et ses parents tiennent.
C'est un petit ressort qui se marre.