blablabla, blablabla, bla,

 Marseille, blabla, Rouen blablablabla Paris.

Lyon blablablabla.


et des blablas rouges aussi

(des fois).

 

Famille je vous... ?

Samedi 10 décembre 2005

 

Mamie, ma grand-mère blanche.

Par Ox
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Mardi 13 décembre 2005



Samedi 14 décembre 1968.

 Je viens de relire ce que j’ai écrit la nuit dernière, alors que je ne parvenais pas à trouver le sommeil, et j’avoue ne plus comprendre mes propres phrases ; que d’emportement, et que de confusion ! Je mets cela sur le compte de l’heure tardive et sans doute, d’une nervosité passagère (André a ces temps-ci un sommeil assez agité du fait de ses douleurs d’estomac et je pense que cela m’affecte d’une façon ou d’une autre). Ce soir une fois encore les garçons se sont bruyamment chamaillés. Les cris ont fusé pendant une bonne heure, jusqu’à ce que je les appelle pour le dîner ; à table les regards étaient noirs, les têtes baissées et les blagues mauvaises ; les cuillers à soupe dans le fond des assiettes jouaient une certaine symphonie crissière, je me figurais la grille d’un cimetière mal huilée. Quand donc cesseront-ils leurs duels mécaniques de rage ? Jusqu’à quand les bébés dragons acariâtres ?


 
 Dimanche 15 décembre 1968.

 Petite pluie fine. Quelques rayons de soleil y font un trou. Ai lavé la cuisine à grandes eaux. La gazinière était noire. Suis allée acheter des haricots et quelques patates, des filets de bœufs, du fromage blanc. Ai épluché les pommes pour la compote. Appelé Simone. Diane a pissé sur le canapé du salon. Changé les draps des lits des garçons. La chambre de Philippe - Austerlitz après le retrait des troupes. Un fragment en étoile du carrelage de la cuisine s’est brisé ce matin. Entendu un merle siffler dans le jardin au pied du cerisier.

 

Lundi 16 décembre 1968.

 Quand Roland était petit, quelques mois, dix peut-être, madame Delorme lui avait fait un joli cadeau : c’était une sorte de poule en bois l’air un peu bêtasse avec, sur le dos, trois trous soigneusement évidés, l’un en forme de rond, l’autre en carré, le troisième en triangle. Le jeu consistait à fourrer par les trous dans le ventre du gallinacé des pièces carrées, rondes et triangulaires. Souvent je repense à cette poule que mes trois garçons ont successivement malmenée et chérie, et je ne peux m’empêcher d’y voir une sorte d’allégorie de ma maternité et de notre famille. Je suis une sorte de grand morceau de bois, rouge, ou peut-être mauve, en forme d’étoile.

 Je ne sais par où rentrer dans la poule de cette famille à fuite.

 Je ne sais quelle est ma place dans cette demeure, je suis partout, je suis nulle part, je farfouille, je m’affaire, toujours à courir vers un tiroir, un évier, une porte à fermer, un bureau à ranger, repasser comme une souris derrière ceux qui viennent de passer, refaire ce qu’ils ont fait, pas fait ou mal fait, préparer ce que je sais qu’ils feront, faire ce qu’ils attendent de moi que je fasse, jamais assise, jamais vraiment là où je suis, toujours à m’excuser – par les actes – d’être où je suis, presque d’exister, de prendre de la place.

 Une place en forme d’étoile.

 
 Je suis tellement à m’affairer que finalement on ne me voit plus. J’ai beau parler, parler, parler (une vraie pipelette, une vraie commère, un moulin qui moud les paroles des autres !), j’ai beau crier, parfois pleurer, j’ai beau grossir, j’ai beau marquer partout où je passe de mon travail, mon attention, ma présence, ma marque indélébile et odorante – on ne me voit pas, ils ne me voient pas. Je suis une commode encombrante et hyperactive. Un aspirateur. Mes paroles et mes gestes sont un pépiement enchanté, dont on ne se soucie pas du sens qu’il peut avoir dans ma conscience, un gazouillis qui agace, étourdit et endort ; une agitation pour eux sans but, sans fin, comme le bruit d’une soufflerie, qu’on entend, auquel on s’accoutume, qu’on oublie. Ma place n’est pas à côté d’eux – de mes fils, de mon mari – elle est autour, dedans, dehors, entre, partout en même temps ; je n’ai pas de chaise à table mais mille chemins d’abeille de la table à la cuisine et de la cuisine à la table.

 On ne m’empêche ni ne m’interdit de m’asseoir. Une chaise me donnera-t-elle une place dans cette maison ? - où je ne parviens à la creuser : je me vis de l’intérieur sans force - poche à sang évidée - pour l’imposer – malgré tout ce qu’ils disent, malgré tout ce qu’ils pensent ; en trop, qui dépasse, je me sens illégitime, et coupable. Assise sur ma chaise osier bois brun à leur côté, cette occupation d’espace – toute simple, toute nue, statique et suspendue, un être humain à côté d’autres êtres humains – m’est impossible-insoutenable, scandaleuse, obscène. Une puissance de honte - à gros bouillons me pousse debout, à racheter : mon droit à exister parmi eux, droit à occuper de l’espace ; il faut que je travaille, que je m’agite, que je prépare que je nettoie que je répare que j’arrange (le monde à ma façon) pour me sentir exister, et pour me sentir un (petit) droit à l’existence.

 Intrinsèquement et violemment je suis une moins, et de ce fait mat je ne peux tolérer de rester en place – avec moi, en face de moi, et moi en face des autres, ce moins, moins souffle d’air appel d’air, moins aux yeux ronds d’opale.

 

Mardi 17 décembre 1968.

 André me dit que je suis bête, que je n’ai rien de moins. Il me dit que je suis son signe multiplier pour sa vie et ses joies, et je rougis.
 J’aurais aimé prendre ma juste place, ni trop ni trop peu, et n’avoir pas à la justifier.
 J’aurais aimé ne pas dévorer qui je voulais garder pour moi seule, et le garder tout petit.
 Je me demande parfois ce qu’aurait été ma vie.

  
Si j’avais pu planter mon arbre.


Par Ox
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Vendredi 16 décembre 2005

Journal.

 

Jeudi 12 décembre 1968.

 
Ce soir nous avons mangé le pot-au-feu que j’avais préparé hier dans l’après-midi, la viande était trop cuite et l’ensemble s’en ressentait. La machine à laver a tourné sans que je trouve le temps d’étendre le linge, qui sentira sans doute un peu demain matin. Pas de grandes discussions à table, depuis que Roland est parti plus encore on entend le bruit des fourchettes. J’ai rencontré madame Lebrun ce matin en allant aux commissions. Sa fille a la grippe. Elle ne pardonne pas cette année et le docteur Martin ne lui a prescrit que des aspirines. Le temps est blanc depuis le début de la semaine. Le froid supportable.

 
 
Vendredi 13 décembre.


 A la radio ce matin ils ont parlé d’Arras, qui n’est pas si loin de Bousbecque, plus au Sud et plus à l’Ouest, sur la route qui mène de Saint-Omer à Cambrai. Ca m’a fait comme un coup de cul de bouteille sur l’arrière du crâne, en une seconde j’étais transportée par les rêves jusqu’aux roses trémières de mon Nord. J’ai regardé la route par la fenêtre, celle qui mène au centre ville, et mon jardin ; si je plisse un peu les yeux, le paysage se brouille, et par-dessus j’y installe ce que je veux. J’ai lu quelque part que pour figurer une pièce obscure, George de la Tour peignait tous les détails du lieu dans la lumière, avec tous les dégradés de couleurs correspondant, avant de les recouvrir d’une couche de peinture noire : comme s’il lui avait d’abord fallu faire naître la chambre dans son entier, avant d’éteindre la lumière (comme si l’obscurité n’était pas que l’obscurité : enceinte de tout ce qu’elle cache). Sous la couche de bitume de Sanvic sont tapies les couleurs de mon Nord : le long couloir orné de girofles, la cour, le noyer près du jardin des sœurs, les têtes rondes des hortensias, les rosiers et le potager cultivé avec tant de cœur par Monsieur Lecluse, les tomates que j’ai mangées là-bas pour la première fois de ma vie, le petit vélo sur lequel j’ai appris à rouler, une certaine séance de cirque où j’ai couché chez Marthe, Maméa, les tabliers de boulanger des bouleaux, les peupliers aux feuilles crasses. Le clocher de l’église Hallekerke, les berges de la Lys, plus loin le petit port d’Halluin et la route de Werviqc. Toute la peinture crasse, violente de mon Nord, gras comme les fumées d’usine, qu’ont recouverte un vernis sec, des écailles froides, le crachin du Havre. Je me suis sentie comme une exilée au ventre creux et, chose étrange, au lieu de cette tristesse salée, vaporeuse, comme un matin au-dessus de la Manche - qui chaque fois me saisit - c’était de la rage – une rage de dragon. Une immense colère partait de loin pour serrer mes mâchoires - une pince de homard qui aurait cuit. Cette fois-ci ça ne détrempait pas sous mes gros cheveux jaunes, ça gueulait « pourquoi ? »

 Pourquoi n’a-t-on pas pu m’aimer chez moi, pourquoi m’a-t-on transportée comme une vache, comme un bras amputé, comme une tubercule, dans un train de marchandises, pourquoi ne peut-on pas m’aimer entière, pourquoi on m’a-t-on coupée ? Pourquoi j’ai dû faire de ma vie la vie des autres ? Pourquoi ce que seul je peux écrire à la première personne, ce sont des souvenirs, des regrets, des tristesses abandonnées… Je vis pour les autres, je vis dans les autres, je n’ai rien en propre que mes images du Nord, mes kilos et mes lettres ; je vis par mon mari, je vis pour mes fils, je suis une étrangère, je suis une vide - énorme et superflue, je vaque à faire vivre les autres.

 
 
Par Ox
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Samedi 17 décembre 2005



tu vas peut-être te dire que c’est de l’orgueil mais je ne le pense pas, car moi, dans tout ça, je suis toujours pareille, la mère de famille, trop simple sûrement, j’ai toujours eu des complexes, et mes 75 kgs n’arrangent rien depuis toujours, André me dit que je suis trop bête de toujours me croire inférieure ce doit être ça manuellement, hélas – en cela ils tiennent beaucoup de leur mère qui n’a jamais été bien habile de ses mains - souvenirs qui font chaque fois sourire (ironiquement, mais oui !) mes garçons quand j’en reparle, et c’est souvent, crois-moi ces messieurs me disent chaque fois : « Ah ! ça y est, on va entendre parler de Bousbecque-les-Bains ! », je n’ai jamais renié mon Nord, et ceux qui veulent me voir monter en flèche n’ont qu’à aborder ce sujet chaque fois, ils réussissent, quant à nos trois garçons, tu penses qu’ils ont poussé ! et pas toujours en sagesse, mon Dieu, non ! ils arrivent à considérer tous les sacrifices qu’on fait pour eux comme des choses normales quel gros souci pour une mère poule comme moi de ne pas avoir d’université dans sa ville, on essaie de se mettre à leur diapason, de discuter avec eux pour bien comprendre leurs problèmes – réels - , mais ça finit bien souvent par cette phrase : « Mais vous n’y comprenez rien ! », qui malgré son âge oublie de grandir, ce qui m’inquiète assez – 1m45 – et a été le plus délicat des trois malgré mon opposition (que faire contre ces quatre hommes ligués), tu vois, chère Marthe, à quel point je suis dépassée dans cette maison, où par moments un peu de détente serait bien nécessaire, c’est beau d’arriver ainsi, mais ce sont quand même des soucis permanents, et des enfants trop évolués pour leurs âges

Par Ox
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Lundi 19 décembre 2005



Elle dit : « C’est comme s’il ne pouvait jamais s’arrêter, se reposer, contempler ses lauriers. Rien jamais ne suffit. L’excellence est sans fond. Au boulot, en photos, en discours, en art, en musique, en voyages, en longueurs à la piscine. Entre le meilleur et le dernier, entre le milieu et le meilleur, entre le sabre et le fouet, qui tire, qui tire, tentative évidée, souffle rompu, rondeur creusée, cri. »

 Entre les marres à tourterelles du Champs de Mars, les chaussures Lassance dans les chaussettes Berlington ; la tarte aux pommes de chez Poilâne (son flan jaune et joufflu) et les glaces Bertillon ; acérés les ciseaux de Maniatis. Porter des pantalons à élastiques et sortir au Divan du Monde, troquer l’opéra contre les CD d’Outkast.

 

 Elle dit : « La colère ne vient plus, la violence a fondu, le caramel de mon hébétude colle. Quelque chose a trébuché et s’est effondré, je regarde, débile. La rage est morte et trempe dans sa peine. Je nage. Lourde. »

 Elle dit  je fais semblant, de me mettre en colère, de crier, de rouler des yeux jaunes et d’agiter mes cheveux électriques. « Les maximonstres roulaient des yeux terribles, ils poussaient de terribles cris, ils faisaient grincer leurs terribles crocs et ils dressaient vers Max leurs terribles griffes. »

 

 
                         Je me détourne et ris sous cape.

 
 

 

Mon père était une montagne, immense, effrayante, inébranlable. Je le harcelais de mes bouts d’épingles dérisoires. Je relevais toutes ses fautes de français. Dans ses tirades les inexactitudes variantes exagérations contradictions, déplacements d’une moitié de mot et généralisations intempestives, tout ce que je trouvais, je pistais, j’étais à l’affût, le nez au vent comme un terrier la truffe dans la poussière, je cherchais, je listais, j’archivais ; tout - les sujets à caution et sujets à sourire, les ironies d’un jour et incohérences du lendemain, j’en tenais le registre.


Par Ox
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Dimanche 9 avril 2006

   

Une histoire de grande et de petite sœurs.

  Avril et moi.

 

1.       La grande sœur.

 La loi, la droiture, les charges à assumer sérieusement, le travail, l’excellence,

                               l’à-la-hauteur, la responsabilité, l’adultise.

 
 

2.       Le petit machin.

 La révolte et le rire. La dérision, la rage. Le fouillis. La désobéissance.
   
    La fête. La déviance.


 
                                                          La présomption.

                       -          l’arrogance.

                                                       Un paravent et un mur.

 


 
 

 

Par Ox
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Lundi 15 mai 2006


Imprégnation lente, précoce et longue de son rapport au monde. De son être-au-monde, qui est jugement presque jamais suspendu. J’étais avec lui, je lui donnais la main et nous arpentions Paris. Il me montrait le monde à son image. Nous allions au cinéma de l’Action Ecole. Nous remontions les rues en léchant les vitrines. Nous regardions les bibelots derrière les glaces. Il me parlait des gens. Des règles de la vie, comment s’organisait le monde des humains. On regardait les passants. Dans ma mémoire, ces souvenirs sont paisibles. Le feu ne brûlait pas dans mes oreilles. Je ne cherchais pas à lutter contre lui, j’essayais de me calquer maladroitement sur sa personne. J’apprenais. Je fronçais les sourcils. Je me souviens d’un travail long, patient, entêté, attentif, pour retenir dans mon cerveau d’enfant le foisonnement de ces données. J’aimais être avec lui. J’aimais qu’il s’occupe de moi. Nous étions complices. J’étais le double de son regard. Je me haussais à la hauteur de ses regards, je tentais de voir par ses yeux. Je voulais comprendre comme lui. Il classait le monde, et je voulais être là pour entendre. Je prenais note au profond de moi. J’essayais de percer les mystères du bon goût. Du ridicule. Du juste. Du raté.

Papa a essayé de me faire à son image (non pas de me rendre comme lui, mais de me faire à l’image qu’il avait de mon moi grandi). J’ai du mal à lui jeter la pierre. Je me suis surprise à m’imaginer, moi aussi, façonnant un morceau de conscience livré dans un corps de marmot. Un tout petit enfant qui ne sait rien, qui a tant de questions, et à qui on peut expliquer le monde tel qu’il est – pour nous. Le risque d’écraser sa conscience est grand. Je pense que pendant longtemps le rapport de mon père au monde a été, de façon préférentielle, un rapport de domination. Avant de parler de pouvoir sur moi, je parle de la domination qu’il voulait établir sur les choses.

Nos deux regards ont cessé de se fondre. Je me suis un peu décalée. J’étais une enfant, j’étais son enfant, j’étais une femme. Je me suis séparée de lui, juste un peu. Je me suis faite prendre dans la glu du monde. J’ai compris que j’étais aussi dans le monde, et que j’étais aussi l’objet de son regard.
Par Ox
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Jeudi 27 septembre 2007

Je suis revenue dimanche dernier d'un voyage au coeur de la famille. Cinq jours chez ma grand-mère dans le Sud-Ouest, avec mon frère, sa chérie, et ma petite nièce, qui est aussi ma filleule.
D'où je ramène deux portraits.
Que je voudrais griffonnailler ici armée de ma maladresse.

Le portrait de deux bonnes femmes, l'une de soixante-dix-sept ans, l'autre de deux et demi.
Une arrière-grand-mère et son arrière-petite-fille.

Et je ne vous ferai pas le plan de la ressemblance étonnante, de la vie qui pétille dans les deux, et du souffle des générations.

On me dit que Puce peut-être ressemble à son autre arrière-grand-mère.
Moi, je ne la connais pas.


Ma grand-mère.

A force de la regarder, je l'ai disséquée. Pour tenir aussi, pour alimenter le rempart dans ma tête, j'occupais mes esprits : je me suis mise en mode "j'analyse" pour la regarder comme un petit insecte qui se débat, et n'être pas atteinte. Par tout ce qui chez elle m'insupporte.

J'aurais pu faire un Power Point de ma grand-mère et je l'aurais structuré en quatre parties : les trois traits fondamentaux de sa personnalité, et le dernier né, venu avec sa vieillesse et la conscience de sa vieillesse.

Ses trois fils à nouer :

- la haute estime de soi ;
- la froideur ;
- les tendances paranoïaques.
 
Le dernier né :

- le jeu de l'affectivité, miel-sucre.
Visqueux, niaiseux, rhétorique.

La haute estime de soi : aristocratique.

Quand j'étais petite on allait déjeuner chez mes grand-parents le dimanche. Ils habitaient dans un château, avec des domestiques ; une dame nous servait à table habillée en soubrette ; les porte-PQ dans les chiottes étaient en forme de dragons, et d'énormes lustres pendaient au plafond. Ils faisaient de la chasse à cour, et les murs étaient couverts de croûtes représentant des scènes de chasse, de pattes et de têtes d'animaux empaillés. Il y avait un sauna. Des moquettes énormes, des tapis, de vieilles horloges. Des chambres à n'en plus finir. Du rouge à lèvre et des manteaux de fourrure.

Ma grand-mère a fait des voyages. Des études.
Ils avaient un bateau à la Grande-Motte. Ils allaient à Deauville.

Et la semaine dernière elle opposait "les gens simples" aux "classes un peu évoluées".


Elle ressent en permanence le besoin de se congratuler sur sa taille fine, le beaucoup qu'elle marche et le peu qu'elle mange. Le peu qu'elle mange, surtout. En boucle.
Et toujours, en dévalorisant les autres.
Que les autres sont gros, que les autres sont laids, que les autres sont paresseux.

Elle n'a que des amis plus jeunes qu'elle, parce qu'avec les gens de son âge, "elle s'ennuie". Elle rabâche sans fin jour après jour les ficelles de son régime alimentaire.
Et raconte avec joie ses amis qui mangent trop.

Et ils me disent : "Mais comment tu fais Suzie pour rester aussi mince ! Et je leur dis..."
("vous n'avez qu'à vous bouger le derrière" - sic).

Mettre sa chaussure sur le nez des autres : c'est important. A plus ou moins grande échelle.

Petite échelle : gloser sur mon frère et sa chérie.
Elias aurait fait "des études courtes" (soupçon de mépris dans sa voix) : j'avoue, juste pour le plaisir de la contre-dire et de la faire chier, je lui rappelle qu'il sera bientôt bac + 5, ce qui ne correspond pas franchement à des "études courtes".

Elle ne supporte pas qu'on la contre-dise, pour le principe ; là encore moins : je valorisais quelqu'un, et ce contre son opération de dévalorisation - "non mais ça veut rien dire ça, bac + 5, c'est des études pratiques c'est tout, etc."
Et d'enchaîner avec délice "Machin, qui elle est aide-soignante, parce que Chérie-d'Elias elle elle n'est pas aide-soignante hein elle n'a pas le concours, ..."

.....

Grande échelle :
Les horreurs qu'elle vomit sur l'une des petites-filles de son compagnon (petits-enfants qu'il ne voit pour ainsi dire plus depuis qu'il est avec elle, cherchez l'erreur).

13 ans. (Elle en parlait déjà comme ça quand elle en avait la moitié.)
Elle est grosse. Elle est paresseuse. Elle ne fait rien. Elle n'aime que manger . Et regarder la télé. Et elle ne mange que des choses sucrées : du coca, des gâteaux...
"DANS L'ETAT OU ELLE EST" (le ton dans la voix, un serpent de sueur froide qui me descend dans le dos).

Et sa soeur (jumelle), "filiforme, elle c'est les strings et les pantalons taille basse, la star académie".

"Comme disait sa mère au téléphone l'autre jour à C., elle pourra toujours faire femme de ménage à la maison de retraite !"
(A-t-elle vraiment dit ça ?... Peut-être même devant la gamine ?...)


"Moi je sais pourquoi N. elle veut pas arrêter de fumer... Elle a peur de grossir, et comme elle est déjà grosse !" (Jubilation de ma grand-mère en prononçant ces mots.)


 
La froideur.

On l'a compris avec tout ce que je viens de rapporter. Ce n'est déjà plus de la froideur, c'est de la méchanceté.

Mais la froideur, aussi.

Et ma stupeur, en voyant, pour la première fois, ma grand-mère devant son arrière-petite fille : rien. Rien à voir. Le vide. Le nul.
Ma grand-mère reste de glace.
Pas concernée, absente, invisible, transparente, renfrognée, poussée  par elle-même dans un coin du cadre, dans l'arrière-arrière fond du champ.
Elle n'interagit ABSOLUMENT pas avec Puce. Rien.
Elle ne lui parle pas, elle ne va pas vers elle, elle la regarde à peine, son regard n'est pas là, il est vide. Elle semble désemparée, tue.
Mieux : les pitreries de Puce (et dieu sait qu'elle en produit, par valises) la laissent de marbre - masque de cire sur ses traits tout froncés.

Le premier jour, ça m'est apparu comme une évidence (et je n'en croyais pas mes yeux) : elle était jalouse de Puce. Bien sûr, c'était Puce le centre du monde là-bas ; et plus encore le centre de mon monde ! (Mauvaise que j'étais - si elle avait pu le deviner : je n'étais venue que pour Puce...)
C'est à elle que je voulais parler, avec elle que je voulais jouer, elle que je voulais connaître ; elle qui venait me chercher partout où ma grand-mère m'attirait, à elle, dans les coins de la maison - Puce qui criait : "Où l'est tata ? Mien tata ! Mien !"
Et moi toujours j'arborais le sourire contri au milieu de la phrase de ma grand-mère, et par dessus son récit à elle, je répondais à Puce.

Ce n'est pas que ça l'énervait. Non.
Ca la plongeait dans un désespoir morbide.
Elle prenait son masque de persécution.
Elle était au fond du fond du plus pur chagrin.
Abandonnée, délaissée.

Bouffée par une petite fille de deux ans.
Et oui, pour cette fois, c'est elle qui était mangée.
(Avec ma complicité ;)  )


Je reviens à la froideur.
La dureté. L'absence totale de sympathie (vraie) pour le genre humain.

Nombrilisme. Glorification de soi, dure comme du silex, que l'on rapporte sans cesse aux autres.

Le visage impassible, mort, sans aucune expression, qu'elle tend vers Puce, tranche tellement avec le discours qu'elle tient : tout de sucre et de miel, tout d'affectif et d'émotion, sur la famille, les enfants, "son arrière-petite-fille".
Je n'avais eu jusqu'à présent que le discours, sur Puce ; j'ai vu à présent le réel - et le vide ; le gouffre entre les deux me stupéfait.

Ses mauvaises tendances paranoïaques.

On ne l'aime jamais à sa juste valeur. On ne l'aime jamais ? On ne s'occupe jamais assez d'elle.
Elle a tant souffert. Elle a tellement pas de chance.

"Chérie-d'Elias, elle est hostile, je le sens moi ces choses-là... Je sais pas ce qu'il a pu lui raconter, Elias ! Ou ce qu'elle a pu entendre chez maman... Je me méfie moi hein !"
"De toutes façons moi je vais te dire, les pièces rapportées, ça reste des pièces rapportées ; c'est pas comme les liens du sang..."
"Oui ben la famille de Chérie-d'Elias elle fait comme ça, alors moi au moins je le dis !"
( ?? Famille de Chérie-d'Elias est la plus chaleureuse et accueillante qu'il soit...)

Chaque fois qu'on la contre-dit, elle prend son air de persécutée ; et comme je la supporte difficilement sur la durée, et que ça se voit, avec moi elle finit par arborer en permanence son masque de persécutée...


La suite demain ;-))

Par Ox
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Vendredi 28 septembre 2007

Ma grand-mère n'aime pas les enfants, tout simplement.

Bon, c'est pas une tare hein.

Mais ça résonne tellement sur mes propres souvenirs d'enfance - pas traumatisée par ma grand-mère, non allez, elle ne m'a pas suffisamment gardée pour cela (merci mon dieu) - seulement, piquée de souvenirs tout nuls, avec elle, souvenirs froids, souvenirs tendus, souvenirs compliqués. Heureusement, il y avait l'autour-de-ma-grand-mère, et son petit capital : le jardin, les arbres, les lapins dans les clappiers. De chouettes souvenirs. Quand on jouait aux Indiens dans le grand trou de terre sous les sapins. Mais des souvenirs avec ma grand-mère ? Des souvenirs neutres, ou mauvais ; des souvenirs qui picotent, pas douloureux, mais pas tendres ; âcres.
Je sais par la bouche de ma mère qu'avoir ma grand-mère comme mère ne fut pas une sinécure, et je veux bien le croire.

Ma grand-mère n'aime pas les enfants.
C'est sale, ça bouge, ça crie, ça dérange tout, son petit monde de poupée. C'est pénible. Et ça attire l'attention - ça détourne l'attention, ça la prive d'une partie de sa lumière.

Ma grand-mère ne sait pas comment faire avec des enfants. Elle ne sait pas comment les prendre, comment leur parler, quoi faire - de petits animaux étranges au langage mystérieux. Ca la laisse interdite. Ca la fatigue. Seuls l'intéressent les enfants qui ressemblent à des adultes.
Pour Puce, faudra attendre un peu. Et j'espère qu'il faudra attendre toujours.

Elle ne sait pas créer de lien avec un enfant.
De quelque sorte qu'il soit.

Alors quand elle me sort sa théorie de l'attachement, comme quoi moi, elle m'aurait vue grandir, elle s'est occupée de moi... comme de ma soeur Prune, alors qu'Elias non - alors c'est pas pareil, et... et là je sens qu'elle crève d'envie de me sortir des méchancetés sur Elias, et qu'il lui a fait du bobo, et qu'il est pas gentil avec elle, et qu'en plus il a fait des études courtes, et qu'il regarde beaucoup la télé, et Chérie elle est hostile.... et je prends mon air le plus détaché et le moins compréhensif qui soit, pour faire barrage, pour bien qu'elle comprenne que ses litanies sur Elias que-ça-fait-du-bien de les vomir, de me les sortir à moi, pour ensuite aller faire la même chose sur moi auprès de quelqu'un d'autre, ça marche pas.

Avec sa manie des camps vaseuse, son fonctionnement perpétuel à base de camps, et bien je me range : je suis dans le camp d'Elias.

Je crève d'envie de lui expliquer que son attachement, elle l'a inventé, qu'elle ne s'est jamais occupée de moi, que je n'ai aucun bon souvenir avec elle, qu'elle m'emmerde.


Elle réécrit l'histoire. Elle joue les sentiments.  Elle met en scène sa vie et son personnage. Elle se ment.
Qui est duppe ?


C'est terrible de faire semblant d'aimer les gens.
Elle ne connaît pas un seul ongle de moi.

Son ego dur comme une tôle en zinc m'indiffère.  M'oppresse.

La mousse mielleuse de mots tout cuits galopant sur le roc de sa misanthropie. Du bluff, rien que du bluff.

Je regrette, parfois, que mon autre grand-mère soit déjà partie. La blanche, la grosse, l'ouvrière.
Le revers de celle-ci, avec ses grands yeux bleus à l'eau de javel.


Par Ox
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Mardi 2 octobre 2007


Puce est étonnamment agile de ses petits doigts. Elle en fait tout un tas de trucs, du haut de ses deux ans sept mois. Tout en précision, en retenant son souffle.

Drôlement dégourdie de tout le corps, en fait. Une footballeuse comme j'en ai rarement vue, avec son poids et sa taille de petit pois vert!  Une énergie à faire pâlir d'envie les plus grands sportifs ;-)

Elle prend depuis toute petite la place qu'on lui laisse, immense ; elle se loge, à l'aise, dans le silence détendu de ses parents.
Ses parents parlent peu, sont très tranquilles ; pas un silence d'angoisse, un calme juste là, posé. Puce occupe l'espace, sonore et visuel ; Puce remplit, mais sans anxiété, semble-t-il. Bébé, elle chantait en permanence ; à table, comme on n'avait pas grand grand chose à se dire, nous les adultes, dans sa chaise haute elle babillait en musique, pendant des heures.

Elle ne cherche pas à attirer le regard, elle l'a déjà, confiante ; excitée comme trois puces plus souvent qu'à son heure, elle ne manifeste pas de stress, ni d'inquiétude, ou rarement : elle occupe juste à grands cris la place qu'il lui semble depuis toujours légitime de prendre, son bon droit, son espace vierge dans le monde.

Petite tête déjà bien dure, pleine de mots, d'une énergie élastique, en permanente communication, en connection directe, attentive branchée sur l'attention des autres, en représentation, sûre d'elle.

Elle a des virements d'humeur, fait des caprices ; elle boude, ou plutôt se met en scène boudant, mais tout cela sans inquiétude - juste pour jouer son personnage, dans toute sa largeur ; elle a drôlement besoin de quelque chose qui tienne devant elle : et ses parents tiennent.

C'est un petit ressort qui se marre.

Par Ox
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