J'ai toujours eu un amoureux. Ou une amoureuse. Le premier s'appelait Marc, il me faisait rire, il était roux, et j'avais trois ans.
Des amours filles, il y en a eu aussi. Bien que le seul que j’aie véritablement appelé comme ça - amour, histoire d'amour, je t'aime, je veux t'embrasser - ce fut Célia.
J’ai rencontré Célia en terminale.
Elle avait un côté liane noire mais sa voix était trop aiguë, mal maîtrisée, qui lui faisait un rire d’animal.
Marie arrivait du Viêt-Nam où elle avait vécu plusieurs années avec sa famille expatriée. Elle parlait tout bas, on n’entendait jamais rien, et elle ne voulait pas déranger – dans la vie en général. C’est grâce à Marie que j’ai rencontré Célia. Juste avant le bac. Forte et sonore, et en même temps qui se disait vaguement persécutée et exclue. On se croisait de plus en plus souvent dans les couloirs du lycée, et à la sortie, le soir. Nous, moi et ma bande, ma meute de potes du lycée, on lui a proposé de venir avec nous en Bretagne. Nous sommes allés camper sur les petites îles de Ouat et Ouedic, en face de Lorient.
Célia est grande. Son corps n’était ni parfait, ni spécialement sensuel, et je ne me souviens pas l’avoir regardé avec désir avant de me dire amoureuse. Elle avait la peau brune, parfois un duvet noir. Des cheveux noirs, des yeux noirs, pas très grands, un peu étirés.
Je me souviens de Célia lisant à haute voix son bouquin chiantissime de Jaspers, perchée sur un rocher plat. Sur le sable, elle lisait aussi Stefan Zweig. Certains en sont venus à se liguer contre elle. On la trouvait chiante. Pas drôle. Grande gueule. Toujours à se plaindre. Cassante. Elle était autoritaire. Moi je la protégeais. Elle se moquait gentiment de moi. Elle semblait mieux connaître les choses. J’étais la petite, la naïve, la butée aussi – contre les autres. Je la pressentais mystérieuse. Je savais qu’elle me cachait beaucoup de sa vie, de ses pensées. J’imaginais que ce qu’elle me cachait était fantastique. Je lui rêvais une intériorité puissante et magnifique. Je voulais la comprendre, rentrer à l’intérieur. Je voulais l’aspirer. Je croyais en des relations fusionnelles, passionnelles, je voulais me balader pieds nus dans ses rêves.
Nous nous sommes séparées à notre retour de Bretagne. Je suis partie comme tous les mois d’août retrouver ma mère au Balastou, chez mes grands-parents. Célia s’était installée (pépère, gros fauteuil tout mou, avachie) sur mon front, profond dans ma tête, et je ne pensais qu’à elle. On s’écrivait, sans arrêt, des lettres interminables. Des tas de feuilles A4 pliées qui ne rentraient même plus dans les enveloppes boursouflées. Elle était partie près de Deauville avec des amis ; je me souviens de ses récits de trajets à vélo – de la plage à la maison ils devaient affronter une côte raide que Célia descendait dans l’autre sens de toute sa vitesse. Je l’avais eue au téléphone. Elle voulait que je vienne la rejoindre. J’en avais parlé à maman, c’était trop loin. Finalement c’est elle qui est venue, après Deauville. Je suis allée la chercher à la gare en voiture avec Jean.
Je l’ai trouvée sur le quai, elle avait coupé ses cheveux très courts, portait un débardeur bleu et un short en jean. Sur le chemin jusqu’à la maison, j’étais très intimidée, je ne savais pas quoi lui dire – je me souviens avoir été déçue de ne pas retrouver son visage, je lui en voulais de s’être fait couper les cheveux. La nuit tombée nous nous sommes retrouvées dans les chiottes, porte fermée, assises par terre à côté du papier cul. On a commencé à se raconter, tout ce qui s’était passé. Tout. Je la retrouvais.
Je me souviens d’une scène, peu après son arrivée au Balastou. Nous étions allées marcher du côté de la bergerie. Nous nous étions assises dans les hautes herbes, et on était restées, à discuter. (J’arrachais méthodiquement des brins de mauvaises herbes géantes que je décortiquais dans mes doigts verts). Je continuais à jouer à grandes enjambées décidées mon mythe des connaissances vraies, du contact hard core avec l’intimité de l’âme sans son opercule, je voulais déshabiller son cerveau. J’y suis allée à la machette. Je lui demandé : « Tu as déjà pensé à te suicider ? »
Elle a mal réagi. Il y avait dans sa réaction je pense une part de sincérité – elle était véritablement dérangée par ma question, et ne participait pas de mon mythe à moi des quatre vérités – en quoi elle avait raison – mais aussi une part de mise en scène de son soi-même. Elle jouait toujours le même théâtre : le théâtre de celle qui a beaucoup souffert, de choses dont les autres ne peuvent pas se douter, et que d’ailleurs elle ne dira pas, mais qu’elle aime à suggérer au détour de nombreuses phrases. Puis elle m’avait raconté ce matin où, venant au lycée à vélo, elle était passée sur un pont d’où pendait le cadavre d’un homme.
Au Balastou, elle n’a pas eu la faveur d’Avril, qui l’avait trouvée trop sûre d’elle, trop froide, trop affectée, s’en méfiait vaguement, était jalouse à la marge– mais elle avait gagné le cœur de tous les autres. Aniss, en tout premier lieu. Mais aussi ma mère.
Je crois que j’ai commencé à trop l’aimer à cette époque-là.
Nous sommes parties ensemble du Balastou, et nous ne voulions pas nous quitter. Nous avons pris le train de Langon à la Baule, où sa mère avait loué un gîte pour ses quatre enfants – Célia, sa grande sœur Annette, sa petite sœur Marion et le tout petit Jules. J’étais intimidée par sa mère, mais aussi par les petits, surtout par Jules qui adorait sa sœur Célia mais me refusait le moindre sourire. Je ne savais pas où me mettre. Je me taisais aussi fort qu’avait parlé Célia chez moi. Nous dormions à l’étage. Le soir, je venais parfois dans son lit pour bavasser avec elle avant de rejoindre le mien. Il me semble que j’aurais aimé y rester pour la nuit, mais Célia m’indiquait gentiment mon dodo, loin du sien. Je crois. C’est flou dans ma mémoire. Ce dont je suis sûre, c’est qu’un soir, nous sommes allées marcher sur les dunes de sable qui faisaient les tortues d’eau près de la maison de location. Des joncs étaient plantés sur le bord. Nous nous sommes assises au sommet d’un toit de sable, côte à côte. Elle m’a dit qu’elle était seule, et triste, et perdue. Mais peut-être que je n’étais pas celle qu’il fallait pour la réconforter. Elle m’a pourtant dit qu’elle avait besoin de moi, ou qu’elle était contente que je sois là, ou quelque chose qui ressemble. Et elle s’est appuyée sur moi, elle a appuyé sa tête, sur mon épaule, puis dans mes bras. Je me souviens de ce soir-là.
Elle m’avait écrit une lettre sur un papier cartonné bleu roi, sur lequel elle avait dessiné un clown. Cette lettre était une déclaration d’amour. Je ne l’ai pas gardée.
Le jour de ma rentrée en hypokhâgne BL au lycée Jambon de Saillie, elle m’a accompagnée jusqu’à la porte de la salle de cours, et m’a dit bon courage.
Elle s’entendait très mal avec son beau-père, parlait sans cesse de partir. Quand j’ai fait ma réaction de rejet allergique avec manifestations paranoïaques et auto-dévastatrices à l’égard de Jambon, elle ne m’a pas soutenue. Elle n’était que dureté. Quand je suis entrée en hypokhâgne classique, elle m’a renvoyée aux magouilles de mon père, à l’injustice de ce système et à mes couilles molles.
Un soir, je suis partie de chez moi et j’ai pris le métro jusqu’à Place d’Italie. Là, je suis allée dans une cabine pour téléphoner chez elle. Je lui ai demandé de descendre. Ils étaient à table. Je la dérangeais. J’avais pas prévenu, et c’était pas une heure. Elle m’a dit de monter. J’ai refusé. Je voulais la voir, elle. Je me sentais bête, je ne voulais pas débouler en plein repas de famille devant ces gens, hostiles surtout le beau-père. Je voulais lui parler, je voulais l’embrasser, je voulais être avec elle. Je voulais lui faire une surprise. J’étais juste en bas de chez elle. Je pensais à elle tout le temps. Elle s’énervait au bout du fil. Pourquoi je voulais pas monter ?
Elle a fini par descendre. Elle avait un manteau long et noir. Je n’avais rien de spécial à lui dire. Elle non plus. On a marché à grandes enjambées nerveuses sur un bout de trottoir. J’attendais quelque chose, je ne savais pas au juste quoi, j’attendais qu’elle soit contente de me voir, qu’elle me tire pas la gueule, qu’elle ait pas interrompu son repas, que je sois pas passée pour une folle aux yeux de toute sa famille – j’avais tout faux, j’avais tout fait de travers, je m’enfonçais. Elle m’en voulait de plus en plus, et disait qu’elle comprenait rien, que je débarquais sans prévenir à l’heure du repas, que je refusais de monter, qu’en plus j’avais rien à lui dire – elle est partie comme ça, j’étais terriblement mal. J’ai pris le métro dans l’autre sens, la tête retournée. Un nœud d’angoisses posé sur mes genoux.
Elle a fait sa rentrée à la fac. Au téléphone, le soir, on se racontait notre quotidien. Plus elle allait bien, et plus je la perdais. Elle me racontait ses cours, ses rencontres, ses profs. J’étais atrocement jalouse. J’avais l’impression de disparaître.
Elle a déménagé dans une chambre de bonne, au septième étage d’un immeuble arrogant. Je me souviens qu’un soir, alors que je devais aller dîner chez elle, j’avais choisi avec circonspection ma plus jolie petite culotte.
J’étais allée comme une voleuse voir un film d’amour lesbien au cinéma. Il s’appelait « When night is falling ». Un navet américain au coulis de bons sentiments. Mais avec deux femmes. L’une était noire et acrobate dans un cirque ambulant, l’autre blanche, hétérosexuelle et rangée. Je n’étais jamais allée seule au cinéma. Il pleuvait et je portais un K-Way.
Et puis il y a eu ce soir, au Champ de Mars. J’étais au bout de mon amour blessé. Ca fait souffrir d’aimer quelqu’un qui ne vous aime plus. Je n’en pouvais plus de sa dureté, de sa distance, j’avais étendu violemment devant ses yeux l’entendue de mon amour pour elle. C’était plus qu’elle n’en pouvait supporter.
Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais été « comme moi ». Qu’elle était désolée – avec le ton de celle qui n’est pas désolée, mais importunée. Que je la fatiguais. Que je l’oppressais. Qu’elle me comprenait pas. Que j’avais qu’à résoudre mes problèmes et que c’étaient pas les siens. Que je la lâche. Que je comprenais rien. Que je ne faisais que l’agresser. Qu’il fallait que je me calme. Dans un accès de douleur et de volonté de revanche, dans un mouvement d’orgueil un peu piteux, je lui demandé de me rendre mes lettres. Elle m’a dit « Tes lettres, je les ai plus. Je les ai jetées. »
« Ta dernière lettre, je l’ai même pas lue. »
Je n’ai jamais su si c’était vrai.
Dans un manga, j’aurais eu un immense poignard tout bleu enfoncé dans la poitrine (avec un grand bruit de verre brisé).
Bien plus tard, elle est venue chez moi, un soir, dans l’appartement paternel. Elle m’avait téléphoné un peu avant, elle avait l’air très mal, j’avais accepté qu’elle passe. J’étais froide comme la glace. Nous sommes restées entre l’entrée. Je n’avais pas allumé la lumière du salon. Elle s’était assise. J’étais restée debout. Je n’avais pas envie qu’elle s’attarde. Elle était très triste. Elle a commencé à me parler. Elle me raconte qu’elle s’est engueulée avec son beau-père, alors qu’elle rendait visite à sa famille dans l’appartement de Place d’It. Qu’il l’a mise dehors. Qu’il l’a tirée par les pieds. Fait passer la porte alors qu’elle criait et pleurait. Qu’il l’a jetée dehors, sur le palier, qu’il a fermé la porte. En me disant cela elle se met à pleurer, à gros sanglots, la voix brisée. Et je me vois, moi, debout, à plusieurs mètres du canapé, ne pas bouger d’un iota, rester debout, droite comme un piquet, la même expression d’indifférence minérale sur le visage. Je l’ai laissée pleurer, comme ça. Je ne me suis pas approchée, je n’ai rien dit. Elle est repartie.