blablabla, blablabla, bla,

 Marseille, blabla, Rouen blablablabla Paris.

Lyon blablablabla.


et des blablas rouges aussi

(des fois).

 

C'est de ma pomme à graines qu'on cause.

Jeudi 29 septembre 2005

Séance d’apitoiement sur soi-même. On considère qu’on est la plus malheureuse du monde, que les autres peuvent pas comprendre, et qu’en plus c’est trop injuste (et que yen a marre).
(Violons).


Je me veux petite petite petite comme le mini-roi des dessins animés ; je pense à Dior qui pour moi est tellement belle et qui n’est pas une brindille filifèreuse pailleuse osseuse, qui prend de la place, qui se pose là, avec ses cuisses, avec ses fesses, avec ses hanches – oui mais moi c’est pas pareil, moi je suis petite, moi je voudrais être un papier calque.
Rentre le ventre, rentre les seins, rétrécis les épaules, petite petite…

J’ai peur de ne pas trouver de travail. De me retrouver en septembre, en octobre, et pas de travail. Plus de sous, ruinée. Le loyer, les prélèvements automatiques, et le porte-monnaie débraillé. Tout nu. J’ai peur que personne ne me veuille, que je me fasse jeter de partout. Qu’il n’y ait rien qui marche. Panique.

Peur aussi de ne pas y arriver. De faire des bêtises, de grosses bêtises. Pas m’entendre avec mes patrons. Conflits. Sueurs froides. Et si le bébé tombe malade, subitement ? Et s’il meurt entre mes bras ?

Et puis, et puis, et puis… J’arrive pas à lire sur les compteurs EDF. Je sais même pas quelle gueule ça a un compteur. J’aime pas les fiches techniques, débile, ça. J’arrive pas à enlever ce putain de CD de son étui ! J’ai fait tomber du café à côté. C’est dégueulasse. Ca colle. J’ai trop chaud et on dirait toujours que je viens de manger une choucroute garnie. Jadd il veut un truc et je lui dis non et il râle et après je lui dis oui et c’est trop tard il veut plus changer d’avis et ça m’énerve. Je le fais chier avec mes histoires de ça va pas et si ça continue ça va jamais avec moi. Toujours en train de râler celle-là. En plus je suis une privilégiée. Si on ajoute à ça la souffrance dans le monde. Avec l’autre con qui chante à la radio « quand une femme se donne toute entière dans un regard ». Et tout c’est trop compliqué pour moi. Je dois froncer les sourcils et me concentrer fort, mais des fois je comprends quand même rien et je dis laisse tomber. Je suis irritable-irritée. J’ai envie de boire du café. J’aime pas la fin des repas quand c’est fini on va plus manger. Faut attendre encore longtemps le prochain repas. On mange en rentrant le ventre. Encore un yaourt ? Je parle trop fort et je m’énerve quand Jadd me dit que je lui casse la tête. Il me dit Chut ! moins fort et moi je veux plus parler je boude. Je finis pas la fin de mon histoire et je dis que de toutes façons c’était pas intéressant. Je dis des choses pas intéressantes. Des tas de choses. Des anecdotes surtout.

Quand je m’énerve sur place je fais comme un bébé et je sers les poings. Je dis non mais ça va. J’ai rien. Je suis pas bizarre.

 

Par Ox
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Lundi 10 octobre 2005


Jadd dort à poings fermés. C’est à poings fermés que Jadd dort.


C’était jeudi. Je me suis assise sur la banquette du métro en face de Lola. J’ai eu cette pense saugrenue : si j’ai tout résolu, si tout est devenu clair, alors qu’est-ce que je vais résoudre maintenant, je suis une femme sans problème.
Je suis à présent rassurée. Je ne vais pas m’ennuyer.


Ya d’abord ces ongles et pôs des doigts. Mes ongles sont fracturés de partout, avec ces petits morceaux qui dépassent sur les bords ou au milieu, des crêtes des calanques à Marseille – Sugiton Cassis Callelongue Niolon la Redonne sur mes ongles blancs baveux. Je joue au bulldozer, celui qui va bétonner tout ça en une lisse plate-bande plâtrée et les crêtes ressurgissent par dessous. Ya ensuite la peau, première couche deuxième couche troisième couche, rose clair rose clair clair blanc blanc rose rose foncé rayures rouges rouges rouge sang. J’agrippe j’accroche je tire j’enlève je recommence. Saloperie. Je saigne.
Je ne veux plus me massacrer les doigts ! Mille fois par jour je le gueule dans ma tête.

Ya le boulot, aussi. Quel boulot ? Justement quel boulot. Le chômage, l’ANPE pas commencée, les vacances, la culpabilité, le pas-savoir, le trop-bien-pour-durer, les bébés et les bibliothèques. Ya les bébés, justement, les ovaires et les « aménorrhées ». J’aime bien ce mot. Contrairement à « masturber » (que je déteste), à « vagin », à « femme » (auquel je commence tout juste à me faire), à « règles », « menstruations » alors ça c’est horrible, mais « aménorrhée », j’achète. Gynéco, bah… Aller voir la gynéco, lui parler d’aménorrhées, lui demander « bonjour madame suis-je stérile ? » Stérile, stérilet, stériliser…

Ya ma bouche sans mot aussi, des fois. Ya ma toute petite personne, perdue au milieu du monde. Ya tout le reste qui m’obéit pas, qui reste dans ma tête trop gros – tout est toujours trop gros, fi de ces choses qui prennent de la place. Je suis un animal massif.


C’est quand je hoche la tête, avec ce sourire, la voix pas trop forte et pas trop rapide, avec mes yeux j’enveloppe tous les mots de l’autre, oui je sais je comprends je vois et j’ai toutes les réponses à tous tes doutes – je te protège, je te réponds, je joue aux gens la comédie de la sagesse, ils me croient et ça leur fait du bien, ou parfois je reste glacée dans ma compréhension silencieuse et les mots ne me viennent pas, comme avec Constance jeudi dernier. J’en ressors punaisée. Je débouche dans le hall débraillé de la SNCF avec l’impression d’être un gadget.

Compréhension océanique, dit Marie-Jo B. C’est quoi ce délire à la Cousteau ?

 

Par Ox
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Samedi 15 octobre 2005

 

Anorexie : négation de soi-même. On se tient tout en entier, d’un seul tenant, un seul morceau, et on se nie. Suppose une cohérence dans la socialisation vécue, et en conséquence dans la saisie de soi-même. On est cohérent, on est un. Logique assurée et maîtrisée jusqu’aux dernières limites : on connaît les causes et leurs conséquences avec certitude. Je ne mange pas, donc je maigris. On tire sans cesse sur la même cause, avec l’assurance que la même conséquence en surgira. Et on va jusqu’au bout, avec fermeté.
Boulimie : répulsion de soi-même. On joue au yoyo avec soi : on attire vers soi on repousse. On se dédouble : on se voit de loin, on est assis à côté de soi pour se regarder (mal) faire. En réalité, on est bien plus que deux. On est fragmenté, éparpillé, douloureusement. On est déchiré dans la contradiction. On ne sait jamais quelle conséquence va sortir d’une cause comme un diable de sa boîte. De la même cause peuvent surgir deux conséquence strictement opposées avec exactement la même probabilité. On ne peut rien prévoir, anticiper, on laisse le monde venir à nous comme une gifle. On mange : c’est le plaisir du ventre ; on vomit, c’est l’éthique des yeux. On ne tient rien. Ca se défait.

J’ai réécrit mon histoire à la lumière de qui est advenu, et je me vois, à deux ans, à cinq ans, à huit, à onze ans : toujours : étrange et laide. Bizarre et moche. Depuis j’ai réinjecté cela dans mon prénom, dans mes cheveux, dans mon visage, dans ma voix, dans mes sous-pulls. Etrange et laide, bizarre et moche.
Je suis la petite deuxième, la petite dernière, la patte du canard qui boîte, la jambe qui traîne derrière. Je me cache derrière les grands arbres des grandes personnes et de ma sœur devant moi. Je ne m’expose à rien. Je n’ai pas de courage. Je tremble trop violemment à l’intérieur pour tenter quoi que ce soit. Je suis un piteux chevalier. Je suis un homme manqué.
Aliénée autant que ma mère et éclatée dans le regard de mon père. Désorientée, ne sachant quoi être. Honteuse.

Je me suis prise de rage en lisant un pauvre mail hier soir. L’envie de me laisser submerger par une mauvaise violence.
Je voudrais apprendre à frapper, à me saisir de moi-même d’une seule main, d’un seul coup, et avec assurance me jeter entière et ferme. Au lieu de cela je ne suis que mollesse comme un sac de ouate.

 

Par Ox
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Mercredi 23 novembre 2005



Je suis née le 23 décembre. Je suis un petit cochon. Née par erreur au milieu de la Normandie je viens pourtant d’une peuplade de sauvages disparus. J’ai sauté des générations. Depuis je ne peux plus rien sauter du tout. Rose, je suis lourde.

 Je traîne en pâture ma vie démantelée en autant de petits paquets cadeaux. Le museau bariolé. Je suis née d’un ventre qui n’en pouvait plus. Je suis sortie de là comme d’une forêt. Je ne suis pas un cri comme d’autres pourraient l’écrire d’eux, à peine un chuchotement, quand j’ai la force un sanglot – étouffé. Je mange des bouillies de Weetabix écrasés à l’eau que d’aucuns jugeraient proprement dégoûtants, à la petite cuillère.

 Je suis écœurée des silences, des vides, des voix de tous ceux qui savent et se taisent.

 Parfois je donne dans l’abstraction. Je la reprends penaude sans envolées lyriques.

 Je lis des livres lisses et blancs, je m’imagine que ce sont des œufs d’autruche et que je n’ai pas le droit de les manger. Je casse leurs coquilles et la recolle avec du scotch. Je me faufile et disparais.

 Je suis un petit cochon. Depuis que je suis née à côté de Rouen je ne sais pas où aller, je vais nulle part je ne fais qu’inventer et rêver en décollant bout à bout les morceaux que j’ai calcifiés.

 De la pâte à modeler qui durcit. Il m’arrive d’avoir peur de répondre au téléphone. Je me fais des litanies intérieures. Il ne faut surtout pas regarder. Je me mouche dans les oreillers. On m’a dit petit cochon malade. J’ai à la place du ventre un monstre que je ne peux regarder dans les yeux qu’il a jaunes et menaçants. J’aimerais raconter des histoires à d’autres que moi mêmes, mais j’ai peur qu’ils ne me croient pas, qu’ils ne m’écoutent pas. Je veux me protéger et je repars la tête sous la couverture.

 Souvent je rigole parce que je trouve que la vie est vachement marrante, et sur les autres cases j’essaie de ne pas voir qu’elle nous tue. Tous ces salauds qui nous font porter leurs caisses et qui nous brisent les os.

  Depuis que je suis née, ma taille a un peu progressé, mais je ne sais pas ce que j’ai appris. Je ne sais pas faire de mots croisés. J’avais une sœur, j’ai eu un frère, et puis un autre. Je veux les tenir dans mes mains comme des trésors, mais je sais que ça ne suffit pas pour tenir une vie. Il m’est arrivé d’en vouloir au monde qui m’a faite petit cochon. Mais si je ne sors pas, personne ne le saura.

 Le dimanche j’ai des courants d’air guerriers qui flottent en moi et portent de jeunes bateaux, mais jusqu’où. Je sens des douleurs comme des papillons qui se cognent. Une journée, et puis une autre, et encore une autre, contre les murs de ma chambre. Il ne faut pas sortir.

 Je pose les petits morceaux de moi sur le plat à jambon à côté des tomates cerises. Je décore avec du persil. Ils ne m’en voudront pas. Ils oublieront.

 Je rêve d’un monde qui marcherait autrement et où les humains ne porteraient pas leurs codes barres dans les bras pour les massacrer devant les appareils à cartes bleues avec des airs de désolade. Je rêve d’autres gilets que ceux des supermarchés, d’autres mers où on pourrait tremper pour changer d’odeur. Je rêve d’enlever les murs de crépis des boîtes crâniennes contre lesquels ils se cognent, et de laver la douleur avec un linge mouillé.

 Une douleur comme un bleu qui fait très mal mais sans le froid cinglant de la coupure, par où s’écoulent des larmes dramatiques. Une douleur de femelle, une douleur de petit cochon. Une douleur sourde et honteuse, une douleur de supermarché, une douleur de gilet à caissière.

 Il faudrait qu’ils se disent, tous les matins, il faudrait qu’ils y pensent, pas une journée sans cette pensée, tous ces forçats de chevaux et de vaches qui partent quand ils se rasent au champ de la misère avec des clous dans la tête, pour porter des poulies, pour soulever les sacs de gravats, pour biper des codes barres, aligner des camemberts, le chronomètre dans la poche. Il faudrait qu’on sache chaque seconde la misère des autres, et le bruit des pièces sur le comptoir.

 Petit cochon est née il y a 27 ans, à l’époque c’était la télévision couleurs, les disques vinyles, sa maman aux cheveux courts, noirs, bouclés, une prison dans la tête comme tant d’autres mamans en robes d’accouchement.

 Parfois elle a mal au ventre et à sa tête. Ca fait du soucis aux autres qui disent qu’elle devrait aller chez le docteur ou chez le vétérinaire étaler ses pieds cornus sur la table d’opération. Ses larmes sentent un peu la pisse, le gravier, le chocolat moisi, tourné, gris comme la merde qui sèche. Au soleil. Quand l’estomac tire elle le remplit de briques, une par une l’autre après l’une, dans le sac de toile de ses boyaux.

 Je suis née à Petit Pois. Mes deux frères eux sont nés à la clinique un peu plus loin. Je ne sais ce que signifie cette géographie placentaire. Longtemps j’ai voulu raccrocher le petit wagon de plastique derrière le train que j’avais raté. Je voulais appartenir à cette famille, je voulais être des leurs, qu’on me reprenne, reprenez-moi. Reprenez-moi dans le sac.

 Petit cochon s’est fait expulser de son ventre et on lui a dit qu’il ne venait pas de là.

 Il s’est sali tant qu’il pouvait, il regardait Porculus le porc jaune et gentil dans ses yeux de larmes suppliants et bons, il lui disait tu me comprends tu es comme moi, je trottinais avec mes pieds de cochons mes sabots striés comme du marbre de mauvaise qualité ocres, oranges, beiges, peau de blancs, ma mère n’a jamais voulu de son petit cochon.

 Et s’il faut une raison, dites que je n’étais pas assez grande. Pas assez forte. Solide comme un mauvais beurre. Dites qu’il y avait trop de larmes à l’intérieur, qu’on n’a rien pu faire. Quand le temps est trop sale il vaut mieux rester à l’intérieur. On regarde la télé. On tourne des cuillers.

 Entouré dans des sécrétions de corps comme dans une peau. Culotte et sous-pulls de transpiration animale. Les volets étaient fermés de l’intérieur. La lumière n’a pas pu passer monsieur, d’ailleurs personne n’a rien vu.

 J’ai grandi, oui, mais pas beaucoup. Mes cheveux ont un peu poussé, une poignée de centimètres, mais autant de nœuds. On aurait voulu qu’elle se taise, qu’elle fasse moins de bruit. Elle existait trop. Toute cette place qu’elle occupait. Et c’est comme si l’instinct la poussait par le devant, toujours des cris de sauterelles, un parasite, un pou. Elle laissait traîner son odeur comme une culotte. Elle avait trop de peau autour d’elle, trop d’espace dans ses yeux, trop de bruit dans la bouche – si on avait pu au moins en faire une petite fille, on s’en serait accommodés, on se serait fait une raison, mais un cochon ? Qui voudrait d’un cochon ?

 On a fini par l’envoyer ailleurs parce que ce n’était plus supportable. On l’a mise dans un train. Le train a passé des tunnels. Elle avait peur du noir mais il fallait bien lui botter un peu le cul, elle se serait agrippée là comme une ventouse toute sa vie si elle avait pu. Il fallait bien. On l’a emmenée dans un endroit très propre, il a fallu qu’elle porte des chaussures à boucles et on a serré ses pieds cornus dans le dernier modèle verni de chez Pomme d’Api. Personne n’y a cru évidemment, mais enfin, on a sauvé les apparences. Il fallait faire bonne figure et on a glacé ses cheveux en tirant un bout coup, on a failli tout arracher.

 Elle ne pouvait pas rester là, moi vous comprenez, je n’en pouvais plus, toute cette honte, toute cette saleté, et nettoyer derrière elle partout où elle passait la crasse de sa personne, un cochon c’est pas rien à s’occuper, fermer les portes et boucher les serrures, mais on entendait tout au travers, et les autres qui croyaient que c’était ma fille. J’ai bien essayé, je lui ai mis des nœuds dans les cheveux, des serre-tête, des rubans, je faisais des tresses, j’y passais des heures, mais yavait qu’à couper je vous le dis, un bon grand coup de ciseaux et on n’en parle plus.

 Je sais bien ce que vous pensez. C’était ma fille, que je le veuille ou non, elle était comme moi et c’est ça que je ne supportais pas. Vous pensez que je suis un cochon. Eh bien.

 Peut-être.

 J’ai fait de mon mieux. Petit cochon avec son air abattu a tenté d’être bon comme celui qui aimait la boue (le meilleur cochon du monde). A la fin de l’histoire, les fermiers retrouvaient Porculus, ils le sauvaient du béton, ils lui pardonnaient et ils le ramenaient à la maison. Ils lui faisaient cadeau d’une merveilleuse flaque de boue marron, et ils l’aimaient même dégueulasse. J’ai cru échouer. Ma maman a mis longtemps à me reprendre. Elle m’avait laissée dans le trou de béton. Elle avait mis le béton dans un train.

 Je sais aujourd’hui que c’est à elle qu’elle parlait, je ne devrais plus être triste, et même plus écouter maintenant que j’ai son sourire. Mais je ne me défais pas de ma peau. Je ne peux pas l’enlever comme un gilet de la Fnac. Elle est moi et je suis fondue avec elle.

 Dans ma tête je reste plus que jamais un cochon et sans doute pour toujours. J’essaie d’être une adulte mais une adulte n’est pas un cochon, et je reste engluée là dedans sans pouvoir m’éloigner. Alors le plus souvent je décide d’être un clown et un guerrier, et le reste du temps je suis la gentille petite flaque plate comme un reflet. Glacée.

 Non je ne pense pas qu'Avril ait été un cochon. Elle était grande, elle était fine, féminine, bien élevée, dégourdie. Elle parvenait à se tenir droit. Pas comme moi la petite boule en épis sauvages.

 


J’écris mon histoire. Souvent on fait commencer les histoires accrochées aux gens à des dates de naissances mais peut-être qu’elles commencent plus tôt ou plus tard. J’aurais aimé être là le jour de ma naissance.

 J’écris mon histoire. Bernard Lahire m’a dit que je n’étais pas une seule. Il m’a raconté l’illusion socialement bien fondée de l’unité de mon moi. Et je préfère le savoir ainsi, plutôt qu’irrémédiablement abymé. Je voudrais l’accommoder comme sur le site des candy-dolls, en faisant glisser des bouquets de cheveux à poisson et des morceaux d’intégrité au bout d’un museau de souris bien huilé. Je me choisirais, je ne saurais qu’en faire, je ferais un peu n’importe quoi, je construirais Babel en moi.

 
Par Ox
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Samedi 31 décembre 2005


Je devais avoir quatre ou cinq ans quand papa nous emmena au cirque.

    Pas le Cirque d’Hiver non, le vrai cirque, celui de toutes les autres saisons – avec ses acrobates, ses clowns, ses dresseurs de lions. (C’est sans doute à peu près à cette époque que papa, Avril et moi sommes allés voir le spectacle d’Emilie Jolie au Cirque d’Hiver. Etait-ce la distribution originale ? Georges Brassens ne pouvait pas faire le hérisson en tout cas. Je me souviens que le costume de l’Oiseau lui collait dangereusement aux bonbons et que je m’étais demandée pendant toute la représentation si ce monsieur était tout nu.) Nous sommes donc allés au cirque, sous un grand chapiteau, sans doute rouge avec un peu de jaune, descendant en araignée piquée de mats de fer.

 
 Je n’ai aucun souvenir des numéros de dressages, des animaux, de Monsieur Loyal, à supposer qu’il y en ait eu (mais je suis presque sûre que oui) ; et je ne saurais dire ce qui, dans l’incroyable bric-à-brac en piles enchevêtrées de mes archives personnelles, est dû à cette représentation-là, et ce qui fut photocopié d’autres spectacles – lus vus racontés ou rêvés. En revanche je sais et je suis sûre que deux des numéros présentés furent pour moi deux enthousiasmes, et presque deux révélations : le numéro de clown, et le numéro de trapézistes.

   La troupe de trapézistes était composée de femmes et d’hommes tous étiquetés dans mon souvenir comme « Chinois » (originaires d’un quelconque pays d’Asie, donc). Ce sont les jeunes femmes qui attirèrent mon attention. Elles étaient petites et graciles, comme peuvent l’être des professionnelles de la gymnastique : très fines, très souples, très légères. En tant qu’artistes de cirque et trapézistes, elles portaient tous les attributs de ce qu’on pourrait appeler « la grâce » : et je sais que cette grâce frappa mon esprit d’enfant. Elles devaient porter une sorte de justaucorps bleu ou rose, peut-être piqué de paillettes cristallines ; leurs cheveux étaient sans doute tirés en arrière comme ceux des petites danseuses du classique en ballerines ; j’imagine aisément leurs gestes souples, déliés, aériens, le maintien de leur tête, leur sourire un peu figé donnant l’illusion parfaite et fluide du naturel. Pour les cinq ans de ma tête de pioche, c’était la pure clarté de l’évidence : « elles étaient belles ».

  Je ne me souviens pas du numéro de clown de ce cirque-là. Ni même s’il m’a fait rire. Je me souviens tout juste de cet amour démesuré que je commençais alors à éprouver pour les clowns Auguste. J’apprenais à cette époque qu’il existait deux sortes de clowns : les clowns blancs, élancés, contenus, raisonnables, moralistes, et les vrais clowns : les clowns Auguste. Je ne sais si Avril participa ou approuva ce classement, mais il fut clair pour moi que ma grande sœur devait être le clown blanc, et moi l’autre clown – c’est d’ailleurs durant ces années que je prononçais cette phrase qui fit tant rire mon père : « Avril elle est maniaque et moi je suis bordélique » (je ne comprenais pas, sur le moment, ce qu’il y avait de drôle à ma remarque : il me semblait que tout le monde le savait bien, et que c’était ce que l’on disait en permanence autour de moi ; j’étais contente (un peu fière) des rires que je suscitais, mais je n’en saisissais pas la raison ; je sais aujourd’hui que c’est le mélange de clairvoyance et de grossièreté qui parut incongru dans la bouche d’un marmot (d’une marmotte)).

  Dès lors naquit et se développa en moi une double certitude quant à mon avenir, ma vocation, mon appétit dans la vie : je voulais être clown et me marier avec une Chinoise (il est amusant de noter que ce qui retint mon attention, dans la troupe de trapézistes, ne fut nullement leur métier ou leur art mais leur origine ethnique supposée : pour moi leur grâce et leur beauté n’était pas à mettre au compte de leur pratique du trapèze mais bien dues à leurs yeux bridés).

  J’ai le souvenir très vague d’avoir expliqué cela à un ou une adulte de mon entourage, peut-être s’agissait-il de mon père. Devant l’incohérence patente de mon désir, la raison adulte me proposa deux solutions : je pouvais soit devenir trapéziste (l’adulte ayant rectifié mon erreur de jugement (étant entendu que je ne pouvais devenir chinoise)) et me marier avec un clown, soit devenir une clown et me marier avec un trapéziste – ou un Chinois.

 Mais aucune de ces alternatives ne me convenait. J’aimais la grâce des petites danseuses du trapèze, mais je n’avais aucune envie de devenir comme elles – ou peut-être sentais-je déjà que je n’étais pas comme elles, que je ne serai jamais comme elles (leur caractéristique principale (la beauté, la légèreté – la grâce) étant renvoyée dans mon esprit à une caractéristique d’être et non de travail : être chinoise, je ne pouvais en aucune façon devenir comme elles (il n’y avait même pas à se poser la question). Je ne pense pas, du reste, avoir jamais vraiment souhaité « être gracieuse », ou seulement par dépit : parce que je voyais les avantages qui m’étaient refusés au titre de mon imparfaite féminité, de ma non congruence avec le schéma de la jolie petite fille (en classe de CE1, par exemple, quand il devint évident que ma maîtresse affectionnait les mignonnes fillettes en robe et m’ignorait moi, l’as de pique en salopette.)).

 Je ne voulais pas non plus me marier avec un Chinois ou un trapéziste. Je savais bien que les attributs que je chérissais chez mes frêles acrobates n’étaient appréciables que dans un corps de fille – je ne le savais pas intellectuellement bien sûr (j’avais cinq ans), mais je le sentais profondément, évidemment : un homme qui serait tout petit, mince, léger, et gracieux, ça ne me disait rien qui vaille. Ca ne m’intéressait pas.

 
 Mais mon problème le plus insoluble, dans tout cela, c’était qu’une femme clown n’était pas tout à fait un clown, ne collait pas vraiment, quelque chose continuerait toujours à clocher.

 
Ce dernier problème ne se posa pas réellement à moi à cette époque, car je n’avais alors pas totalement intégré le fait que j’étais une fille, avec le fatras de conséquences, ricochets, suites, fruits et corollaires de cette catégorie : « fille ». Je parlais de moi au féminin, je savais que j’étais une fille si on me le demandait, je savais qui autour de moi était une fille, et qui un garçon, mais je ne faisais pas découler grand chose de ce constat : « je suis une fille » - de fait on devait peu m’en demander, et papa ne faisait pas de considérations particulières sur le fait que je sois belle ou pas belle, bien ou mal habillée, mal ou bien coiffée, coquette ou débraillée : à cette époque, j’étais capable d’identifier une image de la beauté féminine idéale (la trapéziste chinoise) sans pour autant éprouver ma distance avec elle comme une souffrance ou un problème. Je crois qu’avant de me percevoir comme une petite fille, je me percevais comme un enfant, et comme Ox : cette petite personne avec un nom bizarre qui dessinait des Pandas (et pas des princesses), timide et vaguement fantastique parce qu’elle avait beaucoup d’imagination ; je faisais de grandes peintures en orange – et pas en rose layette. Je ne me prenais pas pour un garçon, je ne voulais pas être un garçon : seulement, je me vivais d’abord et avant tout comme moi, et pas comme un moi sexué(e).

 
Plus tard j’ai quitté ce statut de simple enfant (au neutre, au générique), ce statut de petit bonhomme (tout rond, bonne bouille, tee-shirt et sous-pull, cheveux courts en bataille), et avec les années je suis devenue socialement une petite fille. J’avais oublié depuis longtemps ma vocation de clown, mais si on me l’avait rappelée, il m’aurait apparu qu’une femme clown ne colle pas. (Et aujourd’hui encore, il m’apparaît qu’une femme clown ne colle pas).

 
Un clown n’est pas sexué, n’est pas particularisé, un clown c’est comme un bonhomme ; c’est comme si on avait mis « une ourse » dans « Mais je suis un ours ! » : on se serait demandé pourquoi une ourse (les ourses dans les histoires sont le plus souvent des « mamans ours »). Ce n’est pas, bien sûr, que je considère rationnellement que « clown, ce n’est pas un métier pour une femme ». Mais pour moi (et bien malgré moi) une clown femme sera toujours une bizarrerie, un artefact – pas un vrai clown Auguste, pas cette figure que j’aime et je chéris (j’ai d’ailleurs pu vérifier tout récemment l’acuité de ce sentiment à l’occasion d’un reportage télévisé sur Annie Fratellini : elle y apparaissait avec un nez rouge, une perruque rousse flamboyante et une salopette bouffante ; elle était magnifique, et pourtant je ne pouvais réprimer au fond de moi le petit insecte de conscience qui me disait : ça colle pas, c’est pas ça, c’est pas ton clown Auguste).

 
Voilà donc où j’en étais : si l’on voulait traduire cet embrouillamini d’attachements en langage freudien, on dirait : je m’identifiais au clown, je désirais la trapéziste. On me disait de m’identifier à la trapéziste, cela m’était absolument impossible. On me proposait de travestir le clown en femme, je voyais bien que ça ne tenait pas debout. Il eut fallu pour être un bon modèle de freudisme que je m’identifie au pôle féminin (la grâce) et que je désire le pôle masculin pour devenir comme il se doit une juste femme hétérosexuelle. Seulement dès le début quelque chose clochait : c’est le dresseur de lions (par exemple) qui aurait le mieux incarné l’idéal du masculin : la force, le courage, la maîtrise. Moi c’était le clown que je voulais être, le gros pataud là-bas qui se prend les pieds dans les bretelles de son pantalon et se ramasse les tartes sur sa trombine peinturlurée.
 

Le clown n’est pas sexué (ou sur un mode très différent : en manque, en creux) : il ne colle ni avec la féminité ni avec la virilité, il est le bonhomme, il est le neutre (et comme tel il ne peut pas être une femme qui n’est jamais neutre).

 

Je m’identifiais avec ce gros neutre – décalé.

     (Je me sentais avec bonheur neutre et décalée).

  

 Je me rappelle les noms de deux clowns (étaient-ce les deux clowns de cette représentation dont je garde le souvenir ?) : Prosper et Chocolat. Sur le premier vient se greffer un autre souvenir, plus tardif : « Prosper Youp la boum, c’est le roi du pain d’épice… » (Je revois les portions individuelles de pain d’épice emballées dans du papier d’argent sur lesquelles étaient dessinées en marron des grimaces de Prosper. Les rectangles de pain d’épices étaient striées de couches gluantes et brunes qui ressemblaient à du sirop d’érable.)


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

  

 

        

 

  

 

           

 

  

 

Par Ox
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Mardi 9 mai 2006

 


J'ai toujours eu un amoureux. Ou une amoureuse. Le premier s'appelait Marc, il me faisait rire, il était roux, et j'avais trois ans.

 

Des amours filles, il y en a eu aussi. Bien que le seul que j’aie véritablement appelé comme ça - amour, histoire d'amour, je t'aime, je veux t'embrasser - ce fut Célia.


J’ai rencontré Célia en terminale.

Elle avait un côté liane noire mais sa voix était trop aiguë, mal maîtrisée, qui lui faisait un rire d’animal.

Marie arrivait du Viêt-Nam où elle avait vécu plusieurs années avec sa famille expatriée. Elle parlait tout bas, on n’entendait jamais rien, et elle ne voulait pas déranger – dans la vie en général. C’est grâce à Marie que j’ai rencontré Célia. Juste avant le bac. Forte et sonore, et en même temps qui se disait vaguement persécutée et exclue. On se croisait de plus en plus souvent dans les couloirs du lycée, et à la sortie, le soir. Nous, moi et ma bande, ma meute de potes du lycée, on lui a proposé de venir avec nous en Bretagne. Nous sommes allés camper sur les petites îles de Ouat et Ouedic, en face de Lorient.
Célia est grande. Son corps n’était ni parfait, ni spécialement sensuel, et je ne me souviens pas l’avoir regardé avec désir avant de me dire amoureuse. Elle avait la peau brune, parfois un duvet noir. Des cheveux noirs, des yeux noirs, pas très grands, un peu étirés.


Je me souviens de Célia lisant à haute voix son bouquin chiantissime de Jaspers, perchée sur un rocher plat. Sur le sable, elle lisait aussi Stefan Zweig. Certains en sont venus à se liguer contre elle. On la trouvait chiante. Pas drôle. Grande gueule. Toujours à se plaindre. Cassante. Elle était autoritaire. Moi je la protégeais. Elle se moquait gentiment de moi. Elle semblait mieux connaître les choses. J’étais la petite, la naïve, la butée aussi – contre les autres. Je la pressentais mystérieuse. Je savais qu’elle me cachait beaucoup de sa vie, de ses pensées. J’imaginais que ce qu’elle me cachait était fantastique. Je lui rêvais une intériorité puissante et magnifique. Je voulais la comprendre, rentrer à l’intérieur. Je voulais l’aspirer. Je croyais en des relations fusionnelles, passionnelles, je voulais me balader pieds nus dans ses rêves.


Nous nous sommes séparées à notre retour de Bretagne. Je suis partie comme tous les mois d’août retrouver ma mère au Balastou, chez mes grands-parents. Célia s’était installée (pépère, gros fauteuil tout mou, avachie) sur mon front, profond dans ma tête, et je ne pensais qu’à elle. On s’écrivait, sans arrêt, des lettres interminables. Des tas de feuilles A4 pliées qui ne rentraient même plus dans les enveloppes boursouflées. Elle était partie près de Deauville avec des amis ; je me souviens de ses récits de trajets à vélo – de la plage à la maison ils devaient affronter une côte raide que Célia descendait dans l’autre sens de toute sa vitesse. Je l’avais eue au téléphone. Elle voulait que je vienne la rejoindre. J’en avais parlé à maman, c’était trop loin. Finalement c’est elle qui est venue, après Deauville. Je suis allée la chercher à la gare en voiture avec Jean.


Je l’ai trouvée sur le quai, elle avait coupé ses cheveux très courts, portait un débardeur bleu et un short en jean. Sur le chemin jusqu’à la maison, j’étais très intimidée, je ne savais pas quoi lui dire – je me souviens avoir été déçue de ne pas retrouver son visage, je lui en voulais de s’être fait couper les cheveux. La nuit tombée nous nous sommes retrouvées dans les chiottes, porte fermée, assises par terre à côté du papier cul. On a commencé à se raconter, tout ce qui s’était passé. Tout. Je la retrouvais.

Je me souviens d’une scène, peu après son arrivée au Balastou. Nous étions allées marcher du côté de la bergerie. Nous nous étions assises dans les hautes herbes, et on était restées, à discuter. (J’arrachais méthodiquement des brins de mauvaises herbes géantes que je décortiquais dans mes doigts verts). Je continuais à jouer à grandes enjambées décidées mon mythe des connaissances vraies, du contact hard core avec l’intimité de l’âme sans son opercule, je voulais déshabiller son cerveau. J’y suis allée à la machette. Je lui demandé : « Tu as déjà pensé à te suicider ? »

Elle a mal réagi. Il y avait dans sa réaction je pense une part de sincérité – elle était véritablement dérangée par ma question, et ne participait pas de mon mythe à moi des quatre vérités – en quoi elle avait raison – mais aussi une part de mise en scène de son soi-même. Elle jouait toujours le même théâtre : le théâtre de celle qui a beaucoup souffert, de choses dont les autres ne peuvent pas se douter, et que d’ailleurs elle ne dira pas, mais qu’elle aime à suggérer au détour de nombreuses phrases. Puis elle m’avait raconté ce matin où, venant au lycée à vélo, elle était passée sur un pont d’où pendait le cadavre d’un homme.


Au Balastou, elle n’a pas eu la faveur d’Avril, qui l’avait trouvée trop sûre d’elle, trop froide, trop affectée, s’en méfiait vaguement, était jalouse à la marge– mais elle avait gagné le cœur de tous les autres. Aniss, en tout premier lieu. Mais aussi ma mère.
Je crois que j’ai commencé à trop l’aimer à cette époque-là.


Nous sommes parties ensemble du Balastou, et nous ne voulions pas nous quitter. Nous avons pris le train de Langon à la Baule, où sa mère avait loué un gîte pour ses quatre enfants – Célia, sa grande sœur Annette, sa petite sœur Marion et le tout petit Jules. J’étais intimidée par sa mère, mais aussi par les petits, surtout par Jules qui adorait sa sœur Célia mais me refusait le moindre sourire. Je ne savais pas où me mettre. Je me taisais aussi fort qu’avait parlé Célia chez moi. Nous dormions à l’étage. Le soir, je venais parfois dans son lit pour bavasser avec elle avant de rejoindre le mien. Il me semble que j’aurais aimé y rester pour la nuit, mais Célia m’indiquait gentiment mon dodo, loin du sien. Je crois. C’est flou dans ma mémoire. Ce dont je suis sûre, c’est qu’un soir, nous sommes allées marcher sur les dunes de sable qui faisaient les tortues d’eau près de la maison de location. Des joncs étaient plantés sur le bord. Nous nous sommes assises au sommet d’un toit de sable, côte à côte. Elle m’a dit qu’elle était seule, et triste, et perdue. Mais peut-être que je n’étais pas celle qu’il fallait pour la réconforter. Elle m’a pourtant dit qu’elle avait besoin de moi, ou qu’elle était contente que je sois là, ou quelque chose qui ressemble. Et elle s’est appuyée sur moi, elle a appuyé sa tête, sur mon épaule, puis dans mes bras. Je me souviens de ce soir-là.


Elle m’avait écrit une lettre sur un papier cartonné bleu roi, sur lequel elle avait dessiné un clown. Cette lettre était une déclaration d’amour. Je ne l’ai pas gardée.


Le jour de ma rentrée en hypokhâgne BL au lycée Jambon de Saillie, elle m’a accompagnée jusqu’à la porte de la salle de cours, et m’a dit bon courage.

Elle s’entendait très mal avec son beau-père, parlait sans cesse de partir. Quand j’ai fait ma réaction de rejet allergique avec manifestations paranoïaques et auto-dévastatrices à l’égard de Jambon, elle ne m’a pas soutenue. Elle n’était que dureté. Quand je suis entrée en hypokhâgne classique, elle m’a renvoyée aux magouilles de mon père, à l’injustice de ce système et à mes couilles molles.


Un soir, je suis partie de chez moi et j’ai pris le métro jusqu’à Place d’Italie. Là, je suis allée dans une cabine pour téléphoner chez elle. Je lui ai demandé de descendre. Ils étaient à table. Je la dérangeais. J’avais pas prévenu, et c’était pas une heure. Elle m’a dit de monter. J’ai refusé. Je voulais la voir, elle. Je me sentais bête, je ne voulais pas débouler en plein repas de famille devant ces gens, hostiles surtout le beau-père. Je voulais lui parler, je voulais l’embrasser, je voulais être avec elle. Je voulais lui faire une surprise. J’étais juste en bas de chez elle. Je pensais à elle tout le temps. Elle s’énervait au bout du fil. Pourquoi je voulais pas monter ?
Elle a fini par descendre. Elle avait un manteau long et noir. Je n’avais rien de spécial à lui dire. Elle non plus. On a marché à grandes enjambées nerveuses sur un bout de trottoir. J’attendais quelque chose, je ne savais pas au juste quoi, j’attendais qu’elle soit contente de me voir, qu’elle me tire pas la gueule, qu’elle ait pas interrompu son repas, que je sois pas passée pour une folle aux yeux de toute sa famille – j’avais tout faux, j’avais tout fait de travers, je m’enfonçais. Elle m’en voulait de plus en plus, et disait qu’elle comprenait rien, que je débarquais sans prévenir à l’heure du repas, que je refusais de monter, qu’en plus j’avais rien à lui dire – elle est partie comme ça, j’étais terriblement mal. J’ai pris le métro dans l’autre sens, la tête retournée. Un nœud d’angoisses posé sur mes genoux.


Elle a fait sa rentrée à la fac. Au téléphone, le soir, on se racontait notre quotidien. Plus elle allait bien, et plus je la perdais. Elle me racontait ses cours, ses rencontres, ses profs. J’étais atrocement jalouse. J’avais l’impression de disparaître.
Elle a déménagé dans une chambre de bonne, au septième étage d’un immeuble arrogant. Je me souviens qu’un soir, alors que je devais aller dîner chez elle, j’avais choisi avec circonspection ma plus jolie petite culotte.

J’étais allée comme une voleuse voir un film d’amour lesbien au cinéma. Il s’appelait « When night is falling ». Un navet américain au coulis de bons sentiments. Mais avec deux femmes. L’une était noire et acrobate dans un cirque ambulant, l’autre blanche, hétérosexuelle et rangée. Je n’étais jamais allée seule au cinéma. Il pleuvait et je portais un K-Way.


Et puis il y a eu ce soir, au Champ de Mars. J’étais au bout de mon amour blessé. Ca fait souffrir d’aimer quelqu’un qui ne vous aime plus. Je n’en pouvais plus de sa dureté, de sa distance, j’avais étendu violemment devant ses yeux l’entendue de mon amour pour elle. C’était plus qu’elle n’en pouvait supporter.
Elle m’a dit qu’elle n’avait jamais été « comme moi ». Qu’elle était désolée – avec le ton de celle qui n’est pas désolée, mais importunée. Que je la fatiguais. Que je l’oppressais. Qu’elle me comprenait pas. Que j’avais qu’à résoudre mes problèmes et que c’étaient pas les siens. Que je la lâche. Que je comprenais rien. Que je ne faisais que l’agresser. Qu’il fallait que je me calme. Dans un accès de douleur et de volonté de revanche, dans un mouvement d’orgueil un peu piteux, je lui demandé de me rendre mes lettres. Elle m’a dit « Tes lettres, je les ai plus. Je les ai jetées. »
« Ta dernière lettre, je l’ai même pas lue. »
Je n’ai jamais su si c’était vrai.

Dans un manga, j’aurais eu un immense poignard tout bleu enfoncé dans la poitrine (avec un grand bruit de verre brisé).


Bien plus tard, elle est venue chez moi, un soir, dans l’appartement paternel. Elle m’avait téléphoné un peu avant, elle avait l’air très mal, j’avais accepté qu’elle passe. J’étais froide comme la glace. Nous sommes restées entre l’entrée. Je n’avais pas allumé la lumière du salon. Elle s’était assise. J’étais restée debout. Je n’avais pas envie qu’elle s’attarde. Elle était très triste. Elle a commencé à me parler. Elle me raconte qu’elle s’est engueulée avec son beau-père, alors qu’elle rendait visite à sa famille dans l’appartement de Place d’It. Qu’il l’a mise dehors. Qu’il l’a tirée par les pieds. Fait passer la porte alors qu’elle criait et pleurait. Qu’il l’a jetée dehors, sur le palier, qu’il a fermé la porte. En me disant cela elle se met à pleurer, à gros sanglots, la voix brisée. Et je me vois, moi, debout, à plusieurs mètres du canapé, ne pas bouger d’un iota, rester debout, droite comme un piquet, la même expression d’indifférence minérale sur le visage. Je l’ai laissée pleurer, comme ça. Je ne me suis pas approchée, je n’ai rien dit. Elle est repartie.

 

Par Ox
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Mardi 16 mai 2006

Je suis comme un vieux disque, un vinyle, noir réglisse, et qui crisse et qui craque comme une coque ; parfois je glisse comme sous l’eau et d’autres je grésille dans ma poêle à grimes. Des frissons de froid qui m’épinglent, là, d’un coup, d’un seul – je suis assise sur le banc de l’amphi, tout est quadrillé, et les mots de celui de devant là-bas tout loin dessous son power point, et les cheveux de celle de devant tout juste sous mon nez, blonds vaporeux qui m’envahissent et qui filandrent - et le gri-gri du silence relatif qui fourmille de mots soufflés – tout ça disparaît aspiré et je me retrouve là, bleue.
D’un coup je suis mal comme un bleu.
Je regarde à gauche à droite avec les paupières plomb, dans le ventre à la place des boyaux tièdes un glaçon qui transpire. D’un coup, je suis au fond d’un puits et mes oreilles rendent l’écho.
Je suis comme un vieux disque qui chante tout petit petit.
Toute la peine qui s’attroupe dessous mes yeux pour y voir clair, mais on n’y voit rien que des montagnes de taies d’oreillers grises ; des tristes en chemises qui ont trop dormi. Je ne sais plus où mettre mes mains, je mets ma grosse tête dedans pour la porter, et les coudes sur le bois ; la tristesse me donne le mal de mer. Alors je lorgne le plafond dur. Comme l’œuf.

Comme l’aimant de Melquiades :
« Il passa de maison en maison, traînant après lui deux lingots de métal, et tout le monde fut saisi de terreur à voir les chaudrons, les poêles, les tenailles et les chaufferettes tomber tout seuls de la place où ils étaient, le bois craquer à cause des clous et des vis qui essayaient désespérément de s’en arracher, et même les objets perdus depuis longtemps apparaissaient là où on les avait le plus cherchés, et se traînaient en débandade turbulente derrière les fers magiques de Melquiades. »
(Cent ans de Solitude, Gabriel Garcia Marquez, p.1.)

L’aimant c’est mon fantôme, je voudrais quand le mal de mer me prend être ce bloc de fer outre-mangeur et attirer sur ma tête de petit bonhomme tous les amours des gens, leurs regards, leurs sourires, leurs attentions étourdies ; je voudrais toute la tendresse des gens et qu’ils n’y résistent pas.
Je voudrais l’attirer, lui, qu’il se colle, un peu plus près, encore un peu plus près ; je fais des efforts de magnétisme décérébral en concentrant mon œil rond sur un tuyau de plomberie, là, noir, sonore, au dessus de ma tête ; je voudrais qu’il colle son coude – c’est fragile comme le crâne d’un oiseau, et si on souffle dessus ça s’envole – ça fait comme des ronds dans l’eau et ça se reflète dans le creux de mes joues.
Quand le vent souffle un peu là le bleu s’en va, mais on ne peut pas dire non plus que le cerveau revient – le cerveau, globalement, il est parti trop loin, beaucoup trop loin pour ces contrées de singes.

Parfois c’est dommage.


Par Ox
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Lundi 22 mai 2006


Comme je m’ennuyais (à l’ombre d’un grand arbre), j’ai regardé les rangées de dos qui s’alignaient le long des bancs de bois. Je glissais sur les omoplates et dans le creux des nuques, et je me suis dit qu’il y en aurait beaucoup à qui j’aimerais faire un câlin.
Je les énumérais comme des marguerites dans ma tête.
Tant de petits morceaux de peau que j’aimerais embrasser et que je ne toucherai jamais.

Je dois être quelque chose comme un gros nounours qui aime se frotter.
Terriblement envie de faire des bisous.
Que ça ne soit pas dramatique, qu’on n’en dise rien de spécial, qu’on ne se donne pas des airs inspirés importants – qu’on ait juste envie et que la tête disparaisse dans le cou. Qu’on n’en tire pas de conclusions hasardeuses, ni d’introduction hâtive ; que j’aie juste le droit d’embrasser où je veux, parce qu’on serait bien et que ça serait simple.

Par Ox
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Vendredi 2 juin 2006

Parce qu'il ne faut tout de même pas être trop triste.

 

Par Ox
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Samedi 3 juin 2006

J'ai l'impression d'être sèche, toute sèche. De n'avoir rien à donner à l'intérieur. Ma porte est fermée dedans.

Quand les gens sont gentils avec moi, je me répands en merci, pardon, merci, vraiment - certaines fois, je préfèrerais qu'ils me foutent la paix, et que je ne leur sois pas redevable.

Scandaleux. Calamiteux. Etrange.

Je ne comprends pas vraiment qu'on soit sympa avec moi.

Est-ce que je suis sympa avec les gens ?

Plutôt. Je ne sais pas.

Malgré tout ce que j'ai dit, malgré tout ce que j'ai écrit, je ne sais toujours pas pourquoi je me sépare de Jadd.

Je ne me comprends pas. Je suis un mur.

Des rangées de briques dures dont les lignes forment des croix. Une grille, derrière laquelle rien ne coule, rien ne bat.

J'ai honte de ne pas plus pleurer.

J'ai honte de m'acheter des habits, d'aller chez le coiffeur, de faire la futile.

Pour quoi ? Pour rien.

Aucune grande révélation, aucun tremblement de terre. Juste le petit gris du quotidien et la chute de la réalité quand je pense "on se sépare".

"On se sépare". Et je n'y crois toujours pas. Je ne le sais toujours pas.

Sinon, peut-être, je me roulerais par terre, je hurlerais de douleur - je me coucherais et je refuserais de me lever.

Je ne sais pas qui je dois être, comment je dois être.

Peut-être que les gens se scandalisent que je ne sois pas plus effondrée ?

Je suis autocentrée, et je me sens sèche comme un chemin de terre. Poudreux. Où vole la poussière brune. Qui ne parle pas.

Je suis un oeuf pour moi-même : sans porte, sans fenêtre, sans mot.

Posé là chose futile parmi les choses futiles.

Nonchalante, absente.

Creuse.

Sèche comme une noix.

 

 

Par Ox
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