Les consciences des personnes prises dans des relations de pouvoir sont affectées de l’intérieur par ces dites relations (et ainsi les individus et les groupes apparaissent et sont effectivement différents). « Les dominés ne sont pas des sujets à conscience identique aux dominants. » (Nicole-Claude Mathieu, Anatomie Politique). La conscience de l’esclave n’est pas identique à celle du maître. Elle est embuée, entartrée, encrassée – par la dynamique du pouvoir et son lot de violences petites et grandes, visibles et invisibles. (« La violence physique et la contrainte matérielle et mentale sont un coin enfoncé dans la conscience » ; « anesthésie de la conscience inhérente aux limitations concrètes, matérielles et intellectuelles, imposées à l’opprimé(e) » ; « la violence principale de la domination consiste à limiter les possibilités, le rayon d’action et de pensée de l’opprimé(e) » ; « l’oppresseur est dans sa conscience un dominant : il respire sur ses hauteurs ; l’opprimé(e) étouffe dans l’abaissement, et la bassesse, de l’oppression ». Nicole-Claude Mathieu.)
Ainsi la conscience d’Ariane est-elle affectée en son sein par la relation de pouvoir qui l’attache à Solal (à Solal en particulier, mais pas seulement : le personnage d’Ariane est une femme orpheline, sans famille ni amis, sans aucune ressource matérielle ni scolaire, mariée à un homme qu’elle n’aime pas, vivant dans chez des beaux-parents hostiles, etc. : on pourrait difficilement fabriquer personnage plus totalement écrasé par les circonstances (elle n’est simplement ni juive, ni vieille, ni moche – ses trois atouts dans la vie)). Toute la difficulté de la compréhension véritable (d’un personnage, d’un être humain réel) réside en cette impossibilité de se projeter tel que l’on est dans la peau et la situation d’un autre. Une telle projection sera toujours jeu truqué, malhonnêteté, tour de passe-passe. Car on est, soi, une conscience en situation. Une conscience intriquée dans un réseau de mille lianes et herbes folles qui nous attachent à des êtres, des objets, des lieux, qui nous protègent et nous exposent (peut-être d’ailleurs n’est-on que ce nœud de tiges fantastiques et rien d’autre). Nous sommes une situation et mille situations (passées). Nous sommes la toile d’araignée de notre présent et de notre passé.
En prétendant sectionner le cœur de notre esprit, ce petit filet de conscience instantané, pour l’installer dans la toile d’un autre (« je ferais ceci, je ferais cela, je ne dirais pas ces mots, j’aurais ce courage, etc. ») on figure comme un dessin d’Escher : une construction imaginaire impossible. Comprendre une personne c’est nécessairement la comprendre en situation. Ainsi je ne peux affirmer que je n’agirai jamais comme le fait Ariane (avec tous mes sous-entendus de rage et de révolte) : je ne suis pas un sujet à conscience identique à Ariane. Je ne suis pas un être brisé.
On ne peut pas penser les actes des opprimés comme s’ils n’étaient pas opprimés (ou il n’y a plus rien à comprendre). C’est les penser en dehors du monde réel, en dehors des déterminations matérielles et psychiques de leurs consciences, c’est-à-dire en dehors d’eux-mêmes.
« Les salariés étudiés occupent des situations professionnelles subordonnées qui les mettent en situation de dépendance (prenant des formes différentes y compris à l’intérieur d’un même métier […]) vis-à-vis d’autres positions. Leurs dispositions sociales sont ainsi largement liées aux postes qu’il occupent et aux situations de subordination auxquelles ils ont à faire face. Il y a, par conséquent, comme un paradoxe à entendre ou à lire parfois des discours « désespérés » sur le « manque d’autonomie », l’absence d’ « esprit d’initiative », l’absence de « prises de responsabilités » des personnels de « bas niveaux de qualification » dans la mesure où ces manques sont justement constitutifs de leurs positions professionnelles.
Comment développer ses capacités à l’autonomie, à l’initiative ou à la décision lorsque tout vous rappelle, à chaque instant, que vous n’êtes pas autonome, que vous n’êtes pas habilité (et, entre autres, formé) à prendre des initiatives ou des décisions (cas des ASEM qui travaillent dans des limites « fixées » plus ou moins explicitement et plus ou moins rigidement par l’institutrice et / ou la directrice d’école ; cas des ASRM contrôlées par des chefs ; cas des ouvriers qui sont tenus à l’écart des visions d’ensemble du produit qu’ils fabriquent ou qui sont fréquemment rappelés à l’ordre) ? Comment avoir envie de prendre des responsabilités si, de part votre position et le statut qui en découle, on ne vous reconnaît pas (ni par le salaire, ni par une reconnaissance symbolique quelconque) des responsabilités effectives (intégration des jeunes intérimaires, responsabilité effective d’un ensemble de machines) ?
Si l’on veut bien y regarder de près, les discours sur le développement de l’ « autonomie », de la « responsabilité », etc. des « BNQ » relèvent, au moins dans l’état actuel des choses, de la tératologie sociale : ils décrivent des corps d’ouvriers avec des têtes de cadres. Reprocher aux salariés « peu qualifiés » leur « routine », leur absence de « motivation », c’est oublier les conditions sociales dans lesquelles ces dispositions se sont construites. Il suffit de penser aux cas d’ASEM qui, « glacées » par une relation de dépendance rigide avec une institutrice, ont tendance à devenir « frileuses », au sens où elles se replient sur les définitions formalistes du poste pour éviter de « se faire avoir », refusant de faire des choses qu’elles auraient accomplies avec bonheur dans des relations de dépendance euphémisées et souples. Ainsi, l’OP2 responsable des Agents de service à Saint-Priest juge (de loin) que certaines ASEM « ne font pas d’effort pour casser la barrière avec les institutrices », « ne veulent pas évoluer », « ne veulent pas bouger »…, situant ainsi dans le comportement « intrinsèque » des ASEM ce qui est le produit de situations relationnelles de travail. »
Bernard Lahire, La raison des plus faibles, rapport au travail, écritures domestiques et lectures en milieux populaires. p.99.
« Si ce qui est énoncé sous le terme « naturel » est la pure matérialité des objets impliqués, alors rien de moins naturel que les groupes en question qui, précisément, sont constitués PAR un type précis de relation : la relation de pouvoir, la relation qui les constitue en choses (à la fois destinées à et mécaniquement orient orientées), mais bien qui les constitue puisqu’ils n’existent comme choses que dans ce rapport. Ce sont les rapports sociaux où ils sont engagés (l’esclavage, le mariage, le travail immigré…) qui les fabriquent tels à chaque instant ; en dehors de ces rapports ils n’existent pas, ils ne peuvent même pas être imaginés. Ils ne sont pas des données de la nature, mais bien des données naturalisées des rapports sociaux. » Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste, pp.352-353.
Depuis notre tour d’observation interne, dans l’enceinte du roman, nous pouvons donc énoncer : Ariane, du fait de son histoire, est un sujet à conscience dominée, brisée, étouffée. Il est vraisemblable qu’elle fasse preuve de peu de lucidité, n’analyse pas les situations, ne choisisse rien, n’éprouve pas de colère, ne dissimule pas grand chose : il est vraisemblable qu’elle n’en ait pas les moyens.
Cela, au sein de ce monde fictionnel, se tient.
Dit autrement : ce monde a la cohérence (logique et humaine) du monde réel. Un tel personnage, avec son histoire passée, ses réactions présentes, est susceptible d’exister effectivement.
Surgissent deux questions.
En premier lieu, l’auteur du livre avance-t-il une explication au comportement (à la fermeture de la conscience) d’Ariane ? Cette question importe si l’on veut décider du caractère sexiste ou non du roman. Actes et discours sont susceptibles d’être racistes et / ou sexistes. Une histoire, au sens minimaliste de rapport de faits, compte-rendu d’actes enchaînés, duplication neutre de réalité, ne peut pas être sexiste (ou raciste). Le sexisme commence quand il y a surgissement d’un point de vue (le point de vue de celui qui rapporte), et interprétation (ce qui, bien sûr, est presque immédiat ; mais la retranscription sèche de propos par exemple n’est pas susceptible de sexisme / racisme – et cela bien que les propos rapportés, eux, puissent être racistes (sexistes)). Ainsi, le récit d’un viol n’est en soi ni sexiste ni anti-sexiste ; il peut être l’un ou l’autre voire aucun des deux. Ici, il me semble qu’il peut y avoir sexisme à partir du moment où l’auteur suggère (d’un point de vue qu’on pourra dire omniscient) un système d’explication de l’attitude de son personnage féminin.
Suivant la distinction de Colette Guillaumin, je dirai que le roman est sexiste si le mode d’explication esquissé se fonde sur un être de la femme, ne l’est pas s’il renvoie à une situation de la femme.
Je laisse cette question ouverte pour l’instant.
En second lieu, on peut se demander si, même brisée, une personne peut être un objet fini.
C’est-à-dire : il est entendu qu’Ariane ne peut pas être lucide, éclairée et volontaire (autrement dit : il est entendu qu’Ariane ne peut pas être libre – puisqu’elle n’est pas libre). Mais peut-elle être pour autant totalement possédée par Solal ? Est-il concevable qu’il n’y ait, effectivement, plus aucun renfoncement dans sa conscience ? Aucune zone d’ombre, aucune trappe secrète qui échapperait à Solal (et qui ne serait pas un espace sciemment réservé et protégé, aux abords duquel Ariane se tiendrait aux aguets, mais plutôt un carré de gazon myope où se mêleraient mille demi-pensées ravalées et quelques sentiments fluides) ?
Un être humain peut-il être clos ? L’ampleur de sa conscience se mesure-t-elle au microscope ?
« Ph. N. – Pouvez-vous préciser en quoi cette découverte de l’éthique dans le visage rompt avec les philosophes de la totalité ?
E.L. – Le savoir absolu, tel qu’il a été recherché, promis ou recommandé par la philosophie, est une pensée de l’Egal. Dans la vérité, l’être est embrassé. Même si la vérité est considérée comme jamais définitive, il y a promesse d’une vérité plus complète et adéquate. Sans doute d’être fini que nous sommes ne peut pas, en fin de compte, achever la tâche du savoir ; mais dans la limite où cette tâche est accomplie, elle consiste à faire que l’Autre devienne le Même. En revanche, l’idée de l’Infini implique une pensée de l’Inégal. Je pars de l’idée cartésienne de l’infini, ou l’ideatum de cette idée, c’est-à-dire ce que cette idée vise, est infiniment plus grand que l’acte même par lequel on le pense. Il y a disproportion entre l’acte et ce à quoi l’acte fait accéder. Pour Descartes, c’est là une des preuves de l’existence de Dieu : la pensée n’a pas pu produire quelque chose qui la dépasse ; il fallait que cette chose fut mise en nous. Il faut donc admettre un Dieu infini qui a mis en nous l’idée de l’Infini. Mais ce n’est pas la preuve recherchée par Descartes qui m’intéresse ici. Je réfléchis ici dans l’étonnement à cette disproportion entre ce qu’il appelle la « réalité objective » et la « réalité formelle » de l’idée de Dieu, au paradoxe même – si anti-grec – d’une idée « mise » en moi, alors que Socrate nous a appris qu’il est impossible de « mettre » une idée dans une pensée sans l’y avoir déjà trouvée.
Or, dans le visage, tel que j’en décris l’approche, se produit le même dépassement de l’acte par ce à quoi il mène. Dans l’accès au visage, il y a certainement aussi un accès à l’idée de Dieu. Chez Descartes l’idée de l’Infini reste une idée théorétique, une contemplation, un savoir. Je pense, quant à moi, que la relation à l’Infini n’est pas un savoir, mais un Désir. J’ai essayé de décrire la différence du Désir et du besoin par le fait que le Désir ne peut être satisfait ; que le Désir, en quelque manière, se nourrit de ses propres faims et s’augmente de sa satisfaction ; que le Désir est comme une pensée qui pense plus qu’elle ne pense, ou plus que ce qu’elle pense. Structure paradoxale sans doute, mais qui ne l’est pas plus que cette présence de l’Infini dans un acte fini. »
Emmanuel Lévinas, Ethique et Infini, dialogues avec Philippe Nemo, pp.85-57.