blablabla, blablabla, bla,

 Marseille, blabla, Rouen blablablabla Paris.

Lyon blablablabla.


et des blablas rouges aussi

(des fois).

 

Travail à penser.

Mercredi 12 octobre 2005

 

J’ai pensé l’autre jour qu’étant donnée la domination masculine, il devrait être logique que tout le monde, hommes et femmes, soit homosexuel.


Les hommes, puisqu’on leur enseigne qu’une femme vaut moins. Un homme est plus aimable au sens fort qu’une femme, et il est plus valorisant d’être aimé d’un homme que d’une femme.
Les femmes… dans une autre logique. Mon expression « il devrait être logique » est donc biaisée, puisqu’il ne s’agit pas de la même logique dans un cas et dans l’autre. Pour les hommes, il s’agit d’une logique interne au système de la domination  masculine ; mon « logique » est à entendre comme « conséquence attendue du système de domination masculine ». Dans le cas des femmes, mon « logique » se fait « préférable », « libérateur », « porteur de plus de bonheur ». Car si l’on reste dans la logique numéro 1, celle qui préside à mon jugement sur les hommes, qui, « logiquement », devraient tous être homosexuels, il est « logique » que toutes les femmes soient hétérosexuelles : on leur enseigne (comme aux hommes) qu’une femme vaut moins, elles tombent amoureuses de ce / ceux qu’elles admirent, qui leur sont présentés comme aimables et désirables, les hommes. Mais étant donnée la domination masculine, être amoureuse d’une femme pour une femme, vivre avec une femme pour une femme, c’est se soustraire à la violence du pouvoir phallocratique. C’est ce que Marie-Jo B. chante tout au long du livre que je suis en train de lire, et je ne peux qu’adhérer à sa chanson.
Pourquoi tous les hommes (pris dans la glu de la logique sexiste) ne sont-ils pas tous homosexuels ?


Pourquoi toutes les femmes (ayant pris conscience de la domination masculine) ne sont-elles pas toutes homosexuelles ? et pourquoi certaines femmes qui n’ont pas pris conscience de la domination masculine, et qui sont prises dans la glu de la logique sexiste sont-elles homosexuelles ?


Pour commencer à répondre à ces trois questions, il me semble qu’il faut se demander ce que sont le désir, le désir sexuel, l’amour, l’amitié, ce qu’on met dans ces mots ou ce qu’on peut y mettre.

Le désir sexuel n’est pas préférablement orienté vers un égal. On n’a pas non plus forcément envie de partager sa vie (quotidienne, son ménage, ses sous) avec un égal. L’amour que l’on reçoit d’une femme sert de faire-valoir auprès des autres hommes. Etre « estimé » d’un autre homme, dans le cadre d’une relation d’amitié virile, est plus valorisant que d’être estimé d’une femme. Ce qu’on cherche dans une relation sexuelle n’est pas, a priori, la communion de deux égaux. Désirer une femme peut vouloir dire se hausser à la hauteur des hommes. Les hommes sont d’abord égaux dans leur commune domination des dominés. Le désir peut ne pas être modifié d’un iota par une « prise de conscience » intellectuelle. Il prend pied dans des structures solidement fichées dans la terre des cerveaux. Le désir hétérosexuel suppose une pensée de la différenciation–complémentarité, et une empreinte profonde de la dichotomie de sexe qui fait voir l’ensemble du genre humain sur un mode binaire, l’hétérosexualité comme « l’amour du différent » et l’homosexualité comme « l’amour du même ».

La relation sexuelle est pensée comme transitive et non réciproque. Elle réunit deux individus auxquels elle assigne des rôles non symétriques. La pénétration est pensée comme la pratique de référence de la relation sexuelle. Toute pénétration suppose quelque chose qui pénètre et quelque chose qui est pénétré. A partir de là, quelqu’un qui pénètre et quelqu’un qui est pénétré. La forme de cette relation (que je définis comme transitive et non réciproque) n’est pas contenue dans l’acte de la pénétration en soi, mais dans la couche l’interprétation et de symbolisation qui la recouvre (en d’autres termes, ce n’est pas parce que la nature a fait que les individus doivent s’accoupler et donc se pénétrer pour se reproduire, que la sexualité assigne des places différenciées. C’est parce que ces places sont objectivées, différenciées, associées à des pôles de valeurs et symboles distincts, etc.).

Par Ox
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Mardi 17 janvier 2006

 

   Les consciences des personnes prises dans des relations de pouvoir sont affectées de l’intérieur par ces dites relations (et ainsi les individus et les groupes apparaissent et sont effectivement différents). « Les dominés ne sont pas des sujets à conscience identique aux dominants. » (Nicole-Claude Mathieu, Anatomie Politique). La conscience de l’esclave n’est pas identique à celle du maître. Elle est embuée, entartrée, encrassée – par la dynamique du pouvoir et son lot de violences petites et grandes, visibles et invisibles. (« La violence physique et la contrainte matérielle et mentale sont un coin enfoncé dans la conscience » ; « anesthésie de la conscience inhérente aux limitations concrètes, matérielles et intellectuelles, imposées à l’opprimé(e) » ; « la violence principale de la domination consiste à limiter les possibilités, le rayon d’action et de pensée de l’opprimé(e) » ; « l’oppresseur est dans sa conscience un dominant : il respire sur ses hauteurs ; l’opprimé(e) étouffe dans l’abaissement, et la bassesse, de l’oppression ». Nicole-Claude Mathieu.)

   Ainsi la conscience d’Ariane est-elle affectée en son sein par la relation de pouvoir qui l’attache à Solal (à Solal en particulier, mais pas seulement : le personnage d’Ariane est une femme orpheline, sans famille ni amis, sans aucune ressource matérielle ni scolaire, mariée à un homme qu’elle n’aime pas, vivant dans chez des beaux-parents hostiles, etc. : on pourrait difficilement fabriquer personnage plus totalement écrasé par les circonstances (elle n’est simplement ni juive, ni vieille, ni moche – ses trois atouts dans la vie)). Toute la difficulté de la compréhension véritable (d’un personnage, d’un être humain réel) réside en cette impossibilité de se projeter tel que l’on est dans la peau et la situation d’un autre. Une telle projection sera toujours jeu truqué, malhonnêteté, tour de passe-passe. Car on est, soi, une conscience en situation. Une conscience intriquée dans un réseau de mille lianes et herbes folles qui nous attachent à des êtres, des objets, des lieux, qui nous protègent et nous exposent (peut-être d’ailleurs n’est-on que ce nœud de tiges fantastiques et rien d’autre). Nous sommes une situation et mille situations (passées). Nous sommes la toile d’araignée de notre présent et de notre passé.

 En prétendant sectionner le cœur de notre esprit, ce petit filet de conscience instantané, pour l’installer dans la toile d’un autre (« je ferais ceci, je ferais cela, je ne dirais pas ces mots, j’aurais ce courage, etc. ») on figure comme un dessin d’Escher : une construction imaginaire impossible. Comprendre une personne c’est nécessairement la comprendre en situation. Ainsi je ne peux affirmer que je n’agirai jamais comme le fait Ariane (avec tous mes sous-entendus de rage et de révolte) : je ne suis pas un sujet à conscience identique à Ariane. Je ne suis pas un être brisé.

 On ne peut pas penser les actes des opprimés comme s’ils n’étaient pas opprimés (ou il n’y a plus rien à comprendre).  C’est les penser en dehors du monde réel, en dehors des déterminations matérielles et psychiques de leurs consciences, c’est-à-dire en dehors d’eux-mêmes.

    « Les salariés étudiés occupent des situations professionnelles subordonnées qui les mettent en situation de dépendance (prenant des formes différentes y compris à l’intérieur d’un même métier […]) vis-à-vis d’autres positions. Leurs dispositions sociales sont ainsi largement liées aux postes qu’il occupent et aux situations de subordination auxquelles ils ont à faire face. Il y a, par conséquent, comme un paradoxe à entendre ou à lire parfois des discours « désespérés » sur le « manque d’autonomie », l’absence d’ « esprit d’initiative », l’absence de « prises de responsabilités » des personnels de « bas niveaux de qualification » dans la mesure où ces manques sont justement constitutifs de leurs positions professionnelles.

 Comment développer ses capacités à l’autonomie, à l’initiative ou à la décision lorsque tout vous rappelle, à chaque instant, que vous n’êtes pas autonome, que vous n’êtes pas habilité (et, entre autres, formé) à prendre des initiatives ou des décisions (cas des ASEM qui travaillent dans des limites « fixées » plus ou moins explicitement et plus ou moins rigidement par l’institutrice et / ou la directrice d’école ; cas des ASRM contrôlées par des chefs ; cas des ouvriers qui sont tenus à l’écart des visions d’ensemble du produit qu’ils fabriquent ou qui sont fréquemment rappelés à l’ordre) ? Comment avoir envie de prendre des responsabilités si, de part votre position et le statut qui en découle, on ne vous reconnaît pas (ni par le salaire, ni par une reconnaissance symbolique quelconque) des responsabilités effectives (intégration des jeunes intérimaires, responsabilité effective d’un ensemble de machines) ?

 Si l’on veut bien y regarder de près, les discours sur le développement de l’ « autonomie », de la « responsabilité », etc. des « BNQ » relèvent, au moins dans l’état actuel des choses, de la tératologie sociale : ils décrivent des corps d’ouvriers avec des têtes de cadres. Reprocher aux salariés « peu qualifiés » leur « routine », leur absence de « motivation », c’est oublier les conditions sociales dans lesquelles ces dispositions se sont construites. Il suffit de penser aux cas d’ASEM qui, « glacées » par une relation de dépendance rigide avec une institutrice, ont tendance à devenir « frileuses », au sens où elles se replient sur les définitions formalistes du poste pour éviter de « se faire avoir », refusant de faire des choses qu’elles auraient accomplies avec bonheur dans des relations de dépendance euphémisées et souples. Ainsi, l’OP2 responsable des Agents de service à Saint-Priest juge (de loin) que certaines ASEM « ne font pas d’effort pour casser la barrière avec les institutrices », « ne veulent pas évoluer », « ne veulent pas bouger »…, situant ainsi dans le comportement « intrinsèque » des ASEM ce qui est le produit de situations relationnelles de travail. »

 Bernard Lahire, La raison des plus faibles, rapport au travail, écritures domestiques et lectures en milieux populaires. p.99.

 

 « Si ce qui est énoncé sous le terme « naturel » est la pure matérialité des objets impliqués, alors rien de moins naturel que les groupes en question qui, précisément, sont constitués PAR un type précis de relation : la relation de pouvoir, la relation qui les constitue en choses (à la fois destinées à et mécaniquement orient orientées), mais bien qui les constitue puisqu’ils n’existent comme choses que dans ce rapport. Ce sont les rapports sociaux où ils sont engagés (l’esclavage, le mariage, le travail immigré…) qui les fabriquent tels à chaque instant ; en dehors de ces rapports ils n’existent pas, ils ne peuvent même pas être imaginés. Ils ne sont pas des données de la nature, mais bien des données naturalisées des rapports sociaux. » Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste, pp.352-353.


   Depuis notre tour d’observation interne, dans l’enceinte du roman, nous pouvons donc énoncer : Ariane, du fait de son histoire, est un sujet à conscience dominée, brisée, étouffée. Il est vraisemblable qu’elle fasse preuve de peu de lucidité, n’analyse pas les situations, ne choisisse rien, n’éprouve pas de colère, ne dissimule pas grand chose : il est vraisemblable qu’elle n’en ait pas les moyens.

 Cela, au sein de ce monde fictionnel, se tient.

 Dit autrement : ce monde a la cohérence (logique et humaine) du monde réel. Un tel personnage, avec son histoire passée, ses réactions présentes, est susceptible d’exister effectivement.

   Surgissent deux questions.

 En premier lieu, l’auteur du livre avance-t-il une explication au comportement (à la fermeture de la conscience) d’Ariane ? Cette question importe si l’on veut décider du caractère sexiste ou non du roman. Actes et discours sont susceptibles d’être racistes et / ou sexistes. Une histoire, au sens minimaliste de rapport de faits, compte-rendu d’actes enchaînés, duplication neutre de réalité, ne peut pas être sexiste (ou raciste). Le sexisme commence quand il y a surgissement d’un point de vue (le point de vue de celui qui rapporte), et interprétation (ce qui, bien sûr, est presque immédiat ; mais la retranscription sèche de propos par exemple n’est pas susceptible de sexisme / racisme – et cela bien que les propos rapportés, eux, puissent être racistes (sexistes)). Ainsi, le récit d’un viol n’est en soi ni sexiste ni anti-sexiste ; il peut être l’un ou l’autre voire aucun des deux. Ici, il me semble qu’il peut y avoir sexisme à partir du moment où l’auteur suggère (d’un point de vue qu’on pourra dire omniscient) un système d’explication de l’attitude de son personnage féminin.

 Suivant la distinction de Colette Guillaumin, je dirai que le roman est sexiste si le mode d’explication esquissé se fonde sur un être de la femme, ne l’est pas s’il renvoie à une situation de la femme.

 Je laisse cette question ouverte pour l’instant.

   En second lieu, on peut se demander si, même brisée, une personne peut être un objet fini.

 C’est-à-dire : il est entendu qu’Ariane ne peut pas être lucide, éclairée et volontaire (autrement dit : il est entendu qu’Ariane ne peut pas être libre – puisqu’elle n’est pas libre). Mais peut-elle être pour autant totalement possédée par Solal ? Est-il concevable qu’il n’y ait, effectivement, plus aucun renfoncement dans sa conscience ? Aucune zone d’ombre, aucune trappe secrète qui échapperait à Solal (et qui ne serait pas un espace sciemment réservé et protégé, aux abords duquel Ariane se tiendrait aux aguets, mais plutôt un carré de gazon myope où se mêleraient mille demi-pensées ravalées et quelques sentiments fluides) ?

 Un être humain peut-il être clos ? L’ampleur de sa conscience se mesure-t-elle au microscope ?

  

  « Ph. N. – Pouvez-vous préciser en quoi cette découverte de l’éthique dans le visage rompt avec les philosophes de la totalité ?

 E.L. – Le savoir absolu, tel qu’il a été recherché, promis ou recommandé par la philosophie, est une pensée de l’Egal. Dans la vérité, l’être est embrassé. Même si la vérité est considérée comme jamais définitive, il y a promesse d’une vérité plus complète et adéquate. Sans doute d’être fini que nous sommes ne peut pas, en fin de compte, achever la tâche du savoir ; mais dans la limite où cette tâche est accomplie, elle consiste à faire que l’Autre devienne le Même. En revanche, l’idée de l’Infini implique une pensée de l’Inégal. Je pars de l’idée cartésienne de l’infini, ou l’ideatum de cette idée, c’est-à-dire ce que cette idée vise, est infiniment plus grand que l’acte même par lequel on le pense. Il y a disproportion entre l’acte et ce à quoi l’acte fait accéder. Pour Descartes, c’est là une des preuves de l’existence de Dieu : la pensée n’a pas pu produire quelque chose qui la dépasse ; il fallait que cette chose fut mise en nous. Il faut donc admettre un Dieu infini qui a mis en nous l’idée de l’Infini. Mais ce n’est pas la preuve recherchée par Descartes qui m’intéresse ici. Je réfléchis ici dans l’étonnement à cette disproportion entre ce qu’il appelle la « réalité objective » et la « réalité formelle » de l’idée de Dieu, au paradoxe même – si anti-grec – d’une idée « mise » en moi, alors que Socrate nous a appris qu’il est impossible de « mettre » une idée dans une pensée sans l’y avoir déjà trouvée.

   Or, dans le visage, tel que j’en décris l’approche, se produit le même dépassement de l’acte par ce à quoi il mène. Dans l’accès au visage, il y a certainement aussi un accès à l’idée de Dieu. Chez Descartes l’idée de l’Infini reste une idée théorétique, une contemplation, un savoir. Je pense, quant à moi, que la relation à l’Infini n’est pas un savoir, mais un Désir. J’ai essayé de décrire la différence du Désir et du besoin par le fait que le Désir ne peut être satisfait ; que le Désir, en quelque manière, se nourrit de ses propres faims et s’augmente de sa satisfaction ; que le Désir est comme une pensée qui pense plus qu’elle ne pense, ou plus que ce qu’elle pense. Structure paradoxale sans doute, mais qui ne l’est pas plus que cette présence de l’Infini dans un acte fini. »

 Emmanuel Lévinas, Ethique et Infini, dialogues avec Philippe Nemo, pp.85-57.

 

 

Par Ox
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Mercredi 18 janvier 2006

La femme comme objet fini : qu’on peut posséder en entier, comprendre totalement. Dont on peut par conséquent avoir fait le tour.

Solal est par excellence celui qui sait. Qui sait plus et mieux que les autres en général, que les femmes en particulier, qu’Ariane tout spécialement. Impression de transparence totale des femmes : Ariane ne peut rien cacher, il voit tout, sait tout, comprend tout de façon instantanée, malgré elle, contre elle, et au-delà d’elle.

 Sa conscience n’a pas pour lui de secret, pas de recoin obscur, pas de porte dérobée. Elle est tout entière clarté à livre ouvert. Petite pièce ronde où brille un plafonnier, qui déshabille ses pensées, ses remords, ses désirs, ses craintes, ses battements de paupières et haussements d’épaule, le tremblement de sa main et le frémissement des mots qu’elle n’articulera pas. Solal ne se contente pas de la connaître comme elle se connaît elle-même, de la comprendre comme elle se comprend - il fait en réalité tout autre chose : ce qu’Ariane peut comprendre d’elle-même (ou plutôt ce qu’elle peut croire comprendre) n’a aucune espèce d’importance, ne vaut même pas la peine d’être pris en compte – plus : écouté, relevé. Ariane ne sait rien, ne comprend rien. Elle ne travaille qu’à produire du fantasme, de la mythologie, des agglomérats de mauvaise foi, des mensonges à elle-même, de la mystification en clair-obscur. Toutes les manifestations extérieures de son être – les phrases qu’elle prononce, les gestes qu’elle esquisse, les actes qu’elle accomplit (tout : chaque minute de sa vie, chaque fragment de son existence) ne valent que comme symptômes : elles ne renvoient à nulle volonté ou pensée consciente d’Ariane, mais à une signification cachée, dérobée à la conscience de l’intéressée (et ce pour toujours), que Solal voit et lit aussi clairement que les bulles dans un verre d’eau gazeuse.

 Les gestes d’Ariane, les mots d’Ariane ne disent jamais ce qu’ils semblent dire, ce qu’Ariane croit qu’ils disent. Plus fort elle criera, et moins Solal entendra : il n’écoute que la signification sous-terraine. Le message subliminal auquel il voue une foi monolithique, son monde de sens à lui, qu’il modèle et déforme à loisir, à l’aune de son désir – dévastateur et effroyablement égocentré. Solal ne peut pas entendre Ariane. Tout le processus de communication est sapé à la base, par cette hypothèse terrible, univoque, écrasante, qui broie tout ce qu’elle ramasse ensuite : les mots d’Ariane ne veulent pas dire ce qu’ils veulent dire. Ce qu’elle veut dire.

 Tout ce qu’elle me dit signifie autre chose que ce qu’elle veut me dire.

  Il n’y a pas d’issue. Ariane ne peut pas échapper. Tout ce qu’elle dira sera retenu contre elle.


 (On pense, bien sûr, aux critiques formulées à l’encontre de la psychanalyse et de ses méthodes : en intégrant dans son système théorique la résistance du patient, en faisant des manifestations de résistance une preuve de la validité des thèses psychanalytiques, Freud referme son piège sur le patient : « plus tu protestes, plus tu prouves que j’ai raison » énonce le thérapeute ; moins tu es d’accord avec mon propos, plus il gagne en vraisemblance, plus tu cherches à affaiblir mes thèses, plus tu les consolides. Il n’y a dès lors plus aucun moyen de se faire entendre, sa parole (de protestation) est disqualifiée dès le départ.)

    Ariane est une personne sans double-fond. Elle est entièrement appréhendable. On peut la retourner comme une chaussette pour vérifier qu’il n’y a rien au fond – ce que ne se prive pas de faire Solal (en réalité non : Solal ne retourne rien, pas même pour le jeu ou par acquis de conscience, il est dès la première seconde de leur rencontre certain qu’il n’y a rien à voir, rien à découvrir, même pas tout au fond (et même avant leur rencontre). Solal sait connaît voit, il la possède tout entière dans un seul regard, dans une seule (toute petite) idée cristalline.)

 Cette parfaite transparence coïncide avec un pouvoir absolu du Seigneur sur sa belle. Dans la conscience et l’inconscient d’Ariane, nul quartier du Panier aux multiples ruelles entrelacées et tortueuses où peuvent se dissimuler les terroristes résistants, Juifs en cavale et prostituées frondeuses. Les grandes avenues haussmaniennes s’alignent parallèles comme les dossiers d’Interpol, sous la cascade de lumière blanche de radars aveuglants. Ses pensées sont tenues en joue comme les prisonniers du panoptique de Bentham : « le panoptique est cette machine de surveillance où d’une tour centrale on peut contrôler avec pleine visibilité tout le cercle du bâtiment divisé en alvéoles et où les surveillés, logés dans des cellules individuelles, séparées les unes des autres, sont vus sans voir. » (Histoire des théories de la communication, Armand et Michèle Mattelart, p.55.)

 Ariane n’a plus d’espace réservé.

 Si une telle prise de possession est possible, dans ce roman, c’est au prix d’une fracassante violence. Violence contre un personnage (Ariane). De la part d’un autre personnage (Solal) et de la part de l’auteur (Albert Cohen).

    Que l’on se place d’abord au sein du monde fictionnel. Que l’on fasse abstraction du papier, de l’encre, de l’agencement des phrases et de la musique des mots ; que l’on oublie un instant le cerveau individuel dont tout cet univers a surgi et auquel il reste suspendu. Que l’on considère cette histoire qui nous est contée de l’intérieur. Qu’on la décroche de la subjectivité d’un auteur.

 Ariane est un personnage brisé. Un être humain brisé. Qu’on se rappelle son histoire avant sa rencontre avec Solal, d’abord (une mère morte, un père mort, un frère et une sœur mortes, une tante qui la chasse, une amante morte, une tentative de suicide ( ! )), les théories et techniques amoureuses de Solal, ensuite (« immobile avec la peur de recevoir une balle dans la nuque » (p.41), puis pages 328 et suivantes : « cruauté » « méchanceté » « cruel » « gifle » « cruauté » « plain-pied sexuel » « indifférence de mâle » « cruauté » « force » « infernal » « dangereux » « démoniaque » « diable » « méchant » « cruautés ouvertes » « cruel » « duretés » « ennemi » « méchancetés » « froideur » « vacherie » « méchant » « méchanceté » « méchant » « méchant » « cruautés » « méchant » « méchant » « méchanceté » « cruauté » « viril et cruel » « mépris » « mépris » « méprise » « mépris » « méprise » « scabreux » « viols » « mépris » « indifférence » « cruauté » « regard d’emprise » « ironique » « irrespectueux » « méprisant » « vas-y avec violence » « elle est cuite et tu peux la manger à la sauce tristesse » « cobaye » « souffrir » « souffrira » « souffrance » « souffrance » « catastrophe » « souffrir » « se désespère » « Elle pleure» « sanglote » « pleuré toute la nuit » « humide et croulée » « des yeux implorants » « souffrance » « condamnée »). Qu’on relise enfin, s’il en était besoin, la scène de la gifle et des coups des pages 660 et suivantes pour se convaincre.

 C’est à partir de ce constat – Ariane est violentée, Ariane est brisée – que l’on peut comprendre (au sens fort) cette façon qu’a Solal de posséder et lire ses pensées : à la fois comme manifestation et comme conséquence de cette violence.

   Le roman 1984 de George Orwell montre la manière (violente) dont on peut se rendre absolument maître des consciences (et pas seulement des corps). Nous suivons deux individus, un homme et une femme, qui s’engagent dans la résistance contre le régime totalitaire de Big Brother. Ils sont arrêtés. Les autorités ne les tuent pas. Ils ne les gardent pas non plus éternellement enfermés. Ils les corrigent, ils les redressent, ils les transforment pour en faire de parfaits sujets du régime, avant de les relâcher. Ils ne cherchent pas à obtenir un assentiment de façade, une conformité superficielle, acquise sous l’emprise de la peur et qui ne pourrait être que provisoire. Ils travaillent à briser totalement et définitivement leurs consciences. Ils ne veulent pas leur faire dire simplement que deux et deux font cinq, ils veulent les en persuader, qu’au plus profond de leur être ils acquiescent. Ils y parviennent : en les soumettant à d’atroces séances de tortures physiques et psychologiques.

 Epictète faisait dire à son esclave imaginaire : « Tu es maître de ma carcasse, prends-la. Tu n’as aucun pouvoir sur moi. » (Entretiens, vers dix0 ap.JC, livre I, 52.). Car à l’intérieur de la carcasse, du cadavre en marche, l’esprit de l’esclave est censé être libre et ne jamais pouvoir être arraisonné. (De même que, dans « Fahrenheit 480 », les résistants stockent les textes des livres dans leurs mémoires, où il est dit que « personne ne pourra aller chercher ».) Pourtant il est bien possible d’arraisonner des consciences et de saccager des mémoires, comme 1984 (et, beaucoup plus dramatiquement, comme des milliers de pages de l’Histoire) nous le démontrent. Car l’esprit, la conscience, comme on voudra les appeler, ce sont pas ces choses imperméables aux corps juste déposées là par accident, que rien n’atteint, rien n’affecte. Qui vivent leurs petites vies d’esprits flottant au dessus du monde. Bien sûr, les consciences sont engluées dans le concret. Et bien sûr, elles en sont blessées, entamées, amochées.

 Par la souffrance physique, les coups, la faim, la soif, la fatigue, la saleté, les privations, et par la peur - peur des coups, de la faim, de la soif, etc. - on ne marque pas seulement les carcasses, on martyrise un être humain en entier, et le gogo gadget dualisme cartésien qui imprègne tout notre petit monde de sagesse domestique éclate en petites bulles roses inutiles : il n’y a nulle conscience susceptible d’être pensée hors d’un corps.

 Par la violence concrète, on crée des individus craintifs, fébriles, obséquieux, ramassés, minuscules, faibles. Parfois des fous.

 « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. » (Aimé Césaire).

 Que l’on visionne le film d’Akira Kurosawa, « Les Sept Samouraïs ». Les paysans sont tous des êtres courbés, tremblants, des bêtes traquées ; ils ne regardent que le sol, leurs genoux sont fléchis en permanence, ils ont peur de leur ombre, bafouillent, prennent la fuite comme des lapins à chaque craquement de bois. Quel contraste avec les samouraïs qui ont le verbe haut et le dos droit. Pour un peu, on les croirait issus de deux races différentes.

 Au XIXe siècle, certains intellectuels envisagent les différences de classes comme des différences de races. « Depuis la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle, l’antagonisme de classes s’est appuyé sur une théorisation de l’appartenance des différentes classes à des races différentes. Les racistes modernes, préoccupés des antagonismes qui leur étaient contemporains (rapport de colonisation ou de culture) ont fait un peu oublier que la différence raciale des classes était l’un des présupposés majeurs de Gobineau aussi bien que de ses prédécesseurs. La continuité de cette croyance est indéniable, Augustin Thierry, Gobineau, puis Maurras et Tixier-Vignancour en montrent la pérennité. Elle a évolué bien sûr puisque, inventée aux fins d’expliquer les oppositions entre noblesse et tiers état, elle en est venue à s’appliquer aux antagonismes entre bourgeoisie et classe ouvrière. (Ce qui nous permet au passage de noter une fois encore la labilité des objets de la perception raciste.) […] D’un côté (bourgeois) comme de l’autre (ouvriers) le sentiment d’une différence de nature s’exprime dans le vocabulaire employé. Il s’agit alors d’un vocabulaire naturaliste qui revient à dire : les bourgeois et les ouvriers sont comme cela… et non plus ils se trouvent dans une situation différente. Ce déplacement de l’expression entre la situation et l’être marque précisément l’entrée de la perception raciste. Celle-ci affirme toujours l’être, l’essence, à la différence de la perception de type social qui pose la primauté de la situation et des conditions matérielles ou mentales. » Colette Guillaumin, L’Idéologie Raciste, pp.245-247.

   Les paysans et les samouraïs nous apparaissent à l’écran comme profondément différents : dans leur corps, leur maintien, leurs gestes, leurs émotions, leurs réactions, leurs façons de vivre, de manger, de parler, de mourir. Cette différence radicale ne peut pas ne pas être constatée. Ils sont différents. Du fait de la différence on infère (presque insensiblement, en glissant sur un lac gelé sans friction) à la cause. Quelle peut être la racine de cette différence ? Si l’on extrait mentalement ces deux groupes de leurs situations pour les appréhender en soi, de tout temps, en tout lieu, et en toute abstraction, les paysans et les samouraïs deviennent différents en soi, de l’intérieur, en eux-mêmes, comme on peut avoir les yeux bleus ou les cheveux roux. Ou plutôt : les paysans deviennent différents. Les samouraïs, eux, sont (normaux – la norme). Samouraïs et paysans sont convertis en deux races distinctes (inamovibles, figées dans l’histoire et dans leur patrimoine génétique) (comme les Blancs et les nègres). Si l’on extrait ainsi les groupes (et les individus) des positions concrètes qu’ils occupent, si l’on pense pouvoir tout aussi bien les appréhender hors situation, c’est que l’on considère implicitement que les situations n’ont pas de prise sur l’être des individus : on découpe au grand couteau et on élève des murailles de barbelés, entre « l’intérieur » et « l’extérieur », ou ce que l’on pense comme tels. Incommensurables, incommunicables, comme l’eau et la pierre, comme le jaune et le dur. Deux natures différentes qui n’entretiennent aucune relation d’amitié ou d’inimitié. A l’intérieur l’être des hommes : leur conscience écrite en musique sur la pierre de ce qu’ils sont (comme une liste de commissions, attrapée à la naissance : lâches orgueilleux bavards ambitieux timides résistants colériques fatigués courageux – avec les yeux verts ou noirs), à l’extérieur le monde. L’un n’a rien à voir avec l’autre, les hommes sont, et en étant ce qu’ils sont ils agissent dans un monde – on pourrait intervertir leurs positions sans que rien ne change à l’intérieur. Ce qu’ils font et vivent ne les atteint pas, glisse tout autour d’eux, ils restent minéraux inaltérables pris dans un courant périphérique. Imperméables.

   Pourtant, « l’intérieur » n’est que le produit – ou le reflet – de « l’extérieur » ; et même : l’intérieur et l’extérieur sont une seule et même chose (envisagés sous deux aspects différents). Les acteurs (et leurs consciences, leurs identités, leurs êtres profonds) sont ce que leurs multiples expériences sociales font d’eux. Ils sont les fruits (et les porteurs) de toutes les expériences qu’ils ont vécues.

 

« L’intersubjectivité ou l’interdépendance est logiquement antérieure à la subjectivité et, par conséquent, les relations sociales (les formes spécifiques, variables historiquement, que prennent ces relations) sont premières, parce qu’elles sont constitutives de chaque être social singulier. […] La métaphore du pli ou du plissement social est pour nous doublement utile. Tout d’abord, le pli désigne une modalité particulière d’existence du monde social : le social (et ses logiques plurielles) en sa forme incorporée, individualisée. Si l’on se représente l’espace social dans toutes ses dimensions (économiques, politiques, culturelles, religieuses, sexuelles, familiales, morales, sportives, etc., ces dimensions grossièrement désignées étant elles-mêmes en partie indissociables et en partie décomposables en sous-dimensions) sous la forme d’une feuille de papier ou d’un morceau de tissu (il s’agit donc géométriquement d’une surface plane), alors chaque individu est comparable à une feuille froissée ou à un tissu chiffonné. Autrement dit, l’acteur individuel est le produit de multiples opérations de plissements (ou d’intériorisation) et se caractérise donc par la multiplicité et la complexité des processus sociaux, des dimensions sociales, des logiques sociales, etc. qu’il a intériorisés. […] Le deuxième intérêt de la métaphore du pli ou du plissement réside dans le fait qu’elle donne à penser que le « dedans » ou « l’intérieur » (le mental, le cognitif, etc.) n’est qu’un « dehors » ou un « extérieur » (formes de vie sociales, institutions, groupes sociaux, processus sociaux, etc.) plié. Dans cette image, il n’existe nulle sortie possible du tissu social (plié ou déplié) ; « l’intérieur » n’est que de « l’extérieur » froissé ou plié. »

  Bernard Lahire, L’Homme pluriel, pp.232-234.

 
Par Ox
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Jeudi 19 janvier 2006


J’avais lu Belle du Seigneur d’une traite, comme on engloutit un litre de lait demi écrémé (avec passion et gloutonnerie). Ses 845 pages sont passées sur moi en deux jours, peut-être trois. Je tenais sa grosse couverture écornée beige comme une couverture de laine dans une maison froide, aux vacances de février. Partout avec moi : dans la salle au rez-de-chaussée, sur les premières marches de l’escalier escargot, dans la salle de bain quand le robinet gronde, sur mon lit, sur les fauteuils, sur les coussins plats du canapé, lovée contre mon corps affaissé sur l’édredon de maman. Je parcourais ma journée avec ce compagnon fascinant et migraineux. Tournais les pages imperturbablement, au rythme des nuages qui s’égrenaient dans le ciel de Normandie. J’avais 14 ans. La maison de Vaucouleur était vide, et j’avais volé ce livre sur l’une des étagères maternelles.

Bouleversée. J’ai avalé la dernière page et le goût sirupeux d’un amour digéré est resté sur ma bouche. C’était détestable et captivant. Ravageusement écoeurant.

 J’ai pu dire que j’avais adoré ce livre, qu’il était fantastique, renversant.

    Treize ans plus tard je l’ai repris entre mes mains, à nouveau j’ai tourné ses pages et j’ai contemplé ce désert de désolation. Mes yeux couraient sur les lignes et décortiquaient dans un petit mouvement sec et rapide les coquilles de leurs mots, leur violence, leur haine affairée, leurs airs entendus, leurs ricanements de mépris hautain.

  Il a fallu que j’écrive – lentement, fastidieusement, que je dresse la liste de toutes les insultes à moi adressées dans ce livre. Que j’y voie clair. J’ai rempli 51 pages en police dix. De cette atterrante litanie de violence hurlée contre les femmes tout au long du roman.

  Et toujours, en tâche de fond de mon esprit plein de rage, strié de petites veines rouges, cette question - en dangereux suspens au-dessus de mes pensées : comment ai-je pu ne pas voir ? Comment ai-je pu ne pas comprendre ? Comment ai-je pu aimer ce livre ?

     Ce que je tentais de faire au début, en empoignant le texte dans mes grosses poignes pour le mettre à bas : simplement montrer qu’Albert Cohen mérite les pires insultes calamiteuses (ou : « Albert Cohen est un connard de sexiste-machiste »).

  Pour cela, je comptais démontrer que : son personnage féminin n’existe pas, il est invraisemblable tant dans sa personnalité que dans son comportement.

 Ces gens et cette histoire n’existent pas.

 Soit A.C. pense que ça existe, et c’est un gros con sexiste.

Soit A.C. veut que ça existe, et c’est un gros con sexiste.

 Je ne voulais pas entrer dans cette histoire, je hurlais et trépignais sur son seuil, mon doigt agressivement brandi menaçait ce monde de mensonges d’une apocalypse imminente – je sentais déjà l’odeur dégoûtante des chairs de lettres brûlées. Puis je me suis penchée (insensiblement d’abord, à peine l’esquisse d’un mouvement) pour voir de plus près ; j’ai avancé un premier pied (puis un deuxième pied, un troisième) ; et lourdement armée de ma circonspection (de ma méfiance et de mon scepticisme, manquant partir en haussant les épaules à chaque clignement d’œil d’un mot que je n’aurai pas parfaitement saisi) je suis entrée dans la fiction.

 Et j’ai compris : que ce roman offrait une fantastique matière à ouvrir, disséquer, farfouiller, forer. Que Belle du Seigneur pouvait être pour moi un monde à observer et à comprendre. Que je pouvais étudier ces personnages comme de véritables personnes agissant dans le monde.

 Un personnage comme Ariane est-il vraisemblable, Ariane existe-t-elle ?

  Pourrai-je rencontrer une Ariane ?

  Ariane est aliénée. Comment fonctionne-t-elle ?

 Solal est violemment sexiste. Comment fonctionne-t-il ?

 Où et comment se joue la relation de violence ?

  Ariane est une femme qui se comporte comme une enfant de huit ans (elle ne jure que par les animaux, joue dans son bain avec des sortes de Play Mobils, s’invente des histoires de fées et de bébés chats à secourir) ; son intelligence est fort circonscrite (elle n’entend rien à la politique ni aux histoires des gens sérieux, ne semble douée d’aucune capacité d’introspection ni, finalement, de la moindre trace de lucidité) ; elle ne pense qu’à elle et apparaît à la fois futile et égocentrique (ne s’attachant qu’à des histoires de garde-robe et de longueur de nez, posant pendant des heures devant la glace, amoureuse de son propre corps) ; ses désirs sont majoritairement de nature masochiste (elle veut être possédée voire humiliée ou frappée).

 Je recense les traits de caractère de cette héroïne féminine le long des pages du roman. Je pense : voilà le portrait robot d’une femme dressé par Albert Cohen. Je l’entends qui nous susurre : « les femmes, croyez-moi je les connais : elles sont comme ça » (les femmes sont comme des enfants, elles sont idiotes et futiles, égocentrées, faibles de caractère ; et elles aiment effectivement qu’on les méprise et les maltraite).

    Je me demande : des femmes comme Ariane n’existent-elles pas ? Des femmes qui se comporteraient comme des enfants, paraîtraient ne rien comprendre (être stupides), ne porter d’attention qu’à des choses ridicules et sans intérêt ; des femmes qui réagiraient exactement comme réagit Ariane tout au long du roman, prononceraient ses mots, choisiraient ce qu’elle choisit, penseraient ce qu’elle pense ? Des femmes, enfin, qui tomberaient amoureuses d’un Solal les menaçant, leur crachant dessus, les insultant ?

  Il m’a semblé que oui, ou qu’à peu près. Il m’a semblé que des femmes s’apparentant à Ariane devaient exister dans le monde.

 Et que ces femmes étaient tout simplement des femmes radicalement aliénées.

 Ariane est une figure extrême de l’aliénation.

    Voilà l’une des grandes difficultés du féminisme (théorique mais bien plus encore pratique, vécu) : écouter et reconnaître la parole des femmes (que de notre point de vue (militant) on dit) aliénées. Comprendre de l’intérieur cette myriade d’actes en dégradé qui signifient et perpétuent l’aliénation.

 Depuis les tâches ménagères que les femmes assument de bon cœur parce que « ça ne les dérange pas », « leur mari est comme ça, il est pas très ménage », « elles préfèrent les faire elles-mêmes » (et à ce point du dégradé je suis assise, la conscience scindée), en passant par l’abandon de tout projet de carrière et le « choix » de se consacrer à sa maison et à l’élevage des enfants, aux voiles intégraux jalousement gardés et défendus par d’autres femmes, sans oublier les mille excuses avancées énergiquement par ces femmes battues en faveur de leurs maris, et jusqu’à la femme violée qui aimerait son violeur.

 En 1982, un homme de cinquante ans fut condamné pour avoir enfermé tous les soirs pendant des années sa femme dans un coffre à deux serrures posé au pied du lit conjugal. Il lui faisait en outre subir tous les matins un examen gynécologique. La femme avait d’abord porté plaintes pour coups et blessures, puis avait retiré sa plainte et refusait d’aller en justice. Elle explique alors qu’elle était consentante, qu’il ne la menaçait pas et qu’elle s’étendait tous les soirs dans le coffre de son plein gré. (Cet enfermement lui épargnait en effet d’effroyables scènes de jalousie et de violence en rassurant l’homme sur sa fidélité.) De façon exceptionnelle, la justice s’est prononcée cette fois-là contre les paroles mêmes de la victime.

     Entendre et reconnaître la parole d’Ariane qui veut ne pas avoir de vie, qui veut se saigner pour l’homme qui un instant a baissé son regard jusqu’à elle, qui veut se laisser traîner dans la boue. Ariane qui sait que les femmes sont des êtres inférieurs, qui sait qu’elle ne comprendra jamais rien, qui sait qu’elle ne vaut pas un clou. Ariane qui n’essaie pas de sauver sa peau, qui n’essaie pas de se révolter, qui ne cherche pas à comprendre – ou qui n’en a pas les moyens.

   Si je méprise ces femmes-là, ou si je les force à agir comme je le voudrais, je me trompe. Je leur fais violence (tout autant et dans la même mesure que leurs bourreaux hommes). Elles sont au final encore plus aliénées.

  Parvenir à être solidaire avec de telles femmes.

  Parvenir à être solidaire avec Ariane.

 (Ce sont à elles de cheminer : leur donner, autant que possible, les moyens de ce cheminement).

 

Il y a dans le film 2046 (que je n’ai, soit dit en passant, absolument pas aimé) une scène dans laquelle le personnage principal (un homme) force une jeune femme à accepter un cadeau. L’affrontement dure un certain temps, l’homme est dans la chambre de la jeune femme, il refuse d’en sortir, il se tient dangereusement près d’elle, la colle de plus en plus jusqu’à la coincer dans un angle de la pièce, il ne tient aucun compte de ses protestations et arbore un sourire flegmatique plein d’arrogance et de violence. La vue de cette scène m’a profondément énervée et je me tortillais de mauvaise colère au fond de mon fauteuil de cinéma. J’aurais voulu – et cette envie était prodigieusement puissante – qu’elle le gifle et le mette à la porte. A mon immense regret (à ma colère) elle finit par accepter le cadeau.

 (Ce cadeau est d’ailleurs le symbole et l’amorce d’une autre acceptation : puisque l’homme l’a achetée et que la jeune femme a cédé à la transaction, elle accepte d’être sa maîtresse ; maîtresse qu’il maltraitera puis jettera comme un vieux kleenex).

 Cette scène m’est difficilement supportable ; j’éprouve une véritable rage à l’encontre de cette femme (pour moi : une traîtresse. La figure de cette femme me fait violence, je la rejette en dehors du groupe des femmes.)

     L’alternative pourrait être, comme avec Belle du Seigneur, de rediriger sa rage contre le Dieu tout-puissant de la fiction. Considérer qu’aucune femme (réelle) n’aurait jamais accepté un cadeau dans ces circonstances. Cette scène n’est absolument pas vraisemblable, elle relève de la pure fiction : elle est alors à mettre uniquement sur le compte de la perception sexiste de l’auteur (Wong Kar Waï) : soit il pense que les femmes sont comme ça, et il est sexiste, soit il veut que les femmes soient comme ça, et il est sexiste (vraisemblablement, ici : il pense que les femmes fonctionnent effectivement comme ça, et que par voie de conséquence c’est ainsi que les hommes doivent se comporter avec elles (pour parvenir à leurs fins)).

 Ariane et la demoiselle de 2046 sont des créatures de l’imagination masculine, elles n’existent pas. Elles sont sorties de l’ignorance (ils croient que les femmes sont vraiment comme ça, ils ne savent pas, ils se trompent) et des fantasmes (ils voudraient que les femmes soient comme ça, voilà leur idéal) de deux hommes, Albert Cohen et Wong Kar Wai.

 L’effet de réalité devant être plus puissant et efficace au cinéma que dans la littérature, je n’ai éprouvé qu’une légère inimitié envers Wong Kar Waï, et en revanche une vigoureuse colère envers son personnage féminin.

  Il m’a semblé un peu plus tard que je me trompais de cible.

 Si je me place au cœur de la fiction, si je juge des personnages comme d’êtres agissant réellement dans le monde, alors je ne dois éprouver aucune colère envers cette femme, mais uniquement envers l’homme (de la fiction, l’homme du cadeau).

  Trouver le moyen (la force et l’intelligence) de ne pas haïr ces femmes (pas de colère contre elles mais contre ces hommes ; pas de haine contre elles mais contre ces hommes). Si je rejette ces femmes-là hors de mon combat (« pour elles rien à faire, elles sont stupides, collabos ; elles n’existent pas, ou ne représentent que quelques exceptions, bizarres, inexplicables, des OVNIs ; je les renvoie à leur bêtise »…) alors je rejette les formes les plus extrêmes de l’aliénation.

 
Par Ox
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Jeudi 16 février 2006

J’écoute avec fracas d’objections la façon dont lui prend cette délicate question entre deux nerfs. Le point de départ – de sa question – n’est pas dans un fait biologique. Il ne commence pas par réfléchir aux poils des couilles ni à l’agencement des sexes entre les jambes de l’hermaphrodite.
Constat : dans une société, il y a du pouvoir.
Dans une société (dans toute société, au sein de tout groupe d’hommes organisé), il y a des rapports de pouvoir.
Ces rapports se jouent entre des groupes de personnes relativement stabilisés. Ces groupes de personnes doivent être repérables. On va les étiqueter. On cherche un critère identifiable pour y superposer du pouvoir et des rapports de pouvoir.
La patère : « support fixé à un mur pour y accrocher des vêtements, ou pour soutenir des rideaux, une draperie, etc. » (Dictionnaire Larousse, 1998). L’important, ce n’est pas la patère, mais ce qu’on y accroche.
D’aucuns diront : « A l’origine il y avait le désir ». Ou – « l’instinct de conservation » et par extension de reproduction. « Et donc après… »
Lesquels des grands clowns philosophiques ont dit qu’au début il y avait le pouvoir de l’un sur l’autre – de certains sur d’autres – et d’autres sur certains, de la peur, de la souffrance, de la violence ?
Au début de quoi d’ailleurs au début de rien. Hobbes ? « L’homme est un loup pour l’homme. » Mais surtout pour la femme.

En me prenant la tête sur l’anatomie, j’ai longuement médité sur la patère. Quelle couleur, quelle forme, quelle inclinaison, fer ou osier, plâtre ou bois. Mais ce n’est pas parce qu’il y a une coquille qu’il y a un bernard-l’hermite dedans. Et l’important, c’est…
La petite bête bien sûr.

Différencier la cause, de l’occasion : l’aspérité sur laquelle vient s’accrocher un rapport de pouvoir.
Un pénis ne dit rien et ne veut rien dire. On lui fait dire (tout un tas de choses). La sexualité est une poupée ventriloque : on lui fait dire d’innombrables choses, qui parlent toutes d’autre chose qu’elle-même.
D’un coup d’un seul je me sens perdue. Je ne sais plus ce que je cherchais à faire, ce que cherchais à dire, à démontrer, à démonter ; je ne sais pas où je veux en venir, ce que je pense, avec quelle catégories je pense. J’ai l’impression d’avoir été complètement à côté de la plaque.

Jadd  me dit : « Mais non tu t’es pas pris la tête pendant des heures pour rien... Tu t’es pris la tête sur ta culture. »


Par Ox
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Vendredi 17 février 2006

 

E.B. parle des rites d’initiation des Baruyas, de la circoncision, des significations symboliques de ces actes et de leur place au sein d’un système de significations complexe et cohérent ; au lieu de réfléchir aux relations de pouvoir dont elles découlent et qu’elles soutiennent, au lieu de conclure au rôle de support de significations culturelles des faits de nature et des réalités biologiques, E.B. y trouve les « preuves » de la réalité (la réalité en soi, la réalité vraie) du système de croyances qu’elle a exposé auparavant (système fondé sur la nécessaire construction de la masculinité contre les femmes).

Apparemment, à en juger par les nombreuses citations auxquelles a recours E.B. pour étayer sa démonstration, le raisonnement qui consiste à fonder le sexisme sur la nécessaire séparation du fils d’avec sa mère a beaucoup d’adeptes. « [Lillian Rubin] pense que l’agressivité masculine contre les femmes peut être interprétée comme une réaction à cette perte précoce et au sentiment de trahison qui l’accompagne, que le mépris de la femme vient de la rupture intérieure exigée par la séparation. » (p.88) « Tenir les femmes à distance est le seul moyen de sauver sa virilité. Rousseau le savait déjà […] : « […] les femmes nous rendent femmes » [Lettre à d’Alembert, 1758] » (p.88-89).

E.B. associe en permanence « féminité » et « passivité », usant d’un des plus vieux et pourris cliché touchant le genre. Pas une fois elle ne l’interroge ; c’est à se demander si l’interprétation ultra sexiste de la relation sexuelle hétérosexuelle la convainc et lui suffit : « la peur de la féminité et de la passivité », « la peur de la passivité et de la féminité », à quatre lignes d’intervalle p.89, par exemple.
 
E.B. parle du fantasme de régression des hommes, qui rêvent de retourner dans le ventre de leur mère, comme si jamais aucune femme adulte, fatiguée et découragée, ne pouvait rêver elle aussi de redevenir enfant. Peut-être parce que la femme n’a jamais à être vraiment adulte et libre ? Comme le mépris et la violence des hommes à l’encontre des femmes prennent leurs racines dans une peur et une souffrance, plus les hommes sont fragiles, et plus ils sont sexistes : « Les plus fragiles, les plus douloureux aussi, ne peuvent maintenir leur masculinité et lutter contre le désir nostalgique du ventre maternel que par la haine du sexe féminin. » (p.91) Encore une fois, la logique de domination est habilement (enfin, habilement…) renversée. E.B. évoque alors le dégoût de certains hommes pour le sexe féminin lui-même (son corps, ses organes génitaux en particulier). Encore une fois, c’est sur une « peur » (de la féminité et de passivité, on suppose), une « fragilité », et la nécessité d’affirmer son être vrai que se fonde ce dégoût. « Une outre… pleine de pus » (Baudelaire), « conduit tiède et gluant… envie de vomir… se sent inspiré de l’intérieur… se sent mal » (Michka Assayas, les Années vides). Je pense aussi à des pages des nouvelles de Boris Vian. Je recopie ces mots, car ils me font mal. Le dégoût du corps féminin, il n’est pas seulement présent chez les hommes. Il est là aussi chez les femmes. Beaucoup de femmes ont honte de leur propre corps et en éprouvent du dégoût.

Ce dégoût du corps féminin inculqué aux deux sexes est une puissante machine d’oppression et d’aliénation. Je l’ai subi comme une violence et j’y réponds par la violence, de mes émotions, de mon refus d’admettre des propos tels que ceux-là.

 En quoi « la mauvaise mère frustrante et surpuissante » (p.92) ne peut-elle pas être la mère d’une fille ? Parce qu’elle est du même sexe qu’elle, devenir adulte ne signifie pas pour une fille rompre avec sa mère ? Elle reste son bébé toute sa vie ? En quoi une mère, qui certes a gardé le bébé dans son ventre pendant 9 mois, puis s’en est occupé de manière préférentielle pendant quelques mois ensuite, mais qui est aussi une personne, qui a une liberté, une vie, des amis, peut-être un travail, qui est adulte comme le père, en quoi une mère doit-elle symboliser « la mort, le retour en arrière, l’aspiration par une matrice avide » ? (p.92) En quoi « l’omnipotence maternelle » ne peut-elle pas empêcher de grandir la petite fille ? Seulement parce qu’elles sont du même sexe… Je ne vois pas.

« L’agressivité de l’homme castré peut aussi se tourner vers l’extérieur. Il traite les femmes comme des objets jetables, devient sadique ou assassin. » E.B. va jusqu’au bout de son raisonnement foireux : au final, les femmes sont responsables des violences qui leur sont faites. Sans cesse, E.B. associe femmes et enfants (sans jamais problématiser ce lien) : « éphèbe blond au sexe incertain, enfantin et féminin » (p.96), ce qui est d’ailleurs normal puisqu’être adulte c’est se séparer des femmes (d’où cette idée, finalement, qu’une fille ne peut pas devenir adulte, et qu’il n’y a pas de rupture entre la petite fille et la femme, donc pas de séparation d’avec la mère).

Et retour sur Maurice Godelier, dans un contresens glorieux : « Tout cela [c’est-à-dire une dizaine de pages d’insultes extrêmement violentes à l’encontre des femmes, sous couvert de bénéfique haine de la mère] semble donner raison aux tribus de Nouvelle-Guinée qui redoutent l’influence mortelle des mères sur leurs fils. C’est parce qu’elles les empêchent de grandir et de devenir des hommes que les mâles adultes doivent les leur arracher de la façon la plus cruelle. » (p.97) J’espère qu’E.B. n’a pas eu de fils…

Ensuite ensuite… j’ai pas trop envie de citer ou de disséquer. Juste, elle écrit des trucs stupides, qui me fatiguent. De tas de constatations fondées sur l’observations de jeunes enfants en école maternelle (principalement, le fait qu’ils forment des groupes de même sexe pour jouer), elle induit que « [le dualisme sexuel] est une donnée élémentaire de la conscience identitaire de l’enfant ».

 Donnée élémentaire.

J’ai effectué des stages, puis travaillé à plein temps pendant sept mois dans deux écoles maternelles de Marseille, avec des enfants de quatre classes différentes, de deux ans, trois ans, quatre ans et cinq ans. Je les ai entendus discuter entre eux, je leur ai lu des histoires, je les ai regardés jouer dans la classe et dans la cour de récréation. Ils m’ont raconté leurs peines et leurs joies, leurs peurs, leurs découvertes, leur quotidien. Et je peux vous dire, moi (des milliers et des milliers d’autres personnes sont là derrière moi pour confirmer mes dire, parents, puéricultrices, institutrices, agents de service d’école maternelle, pédiatres, éducateurs, etc.) que des enfants de trois ans, pas plus que ceux de deux ans ou même de un an ne sont pas des animaux sauvages non encore socialisés et façonnés par la nature, ne sont pas des idéaux types de l’être humain naturel hors influence de la société. A deux ans ils connaissent des tas d’histoires, regardent la télé, racontent ce qu’ils ont vu ou fait avec leurs amis et les membres de leur famille ; ils ont en tête des schémas très élaborés de rôles sociaux féminin et masculin, et ces schémas ne résultent pas de structures spéciales du cerveau à la naissance, d’une case « homme et femme » sur le chromosome 14, du XX ou du XY si chers à E.B..

Prendre pour objet des enfants de quatre ans et demi (p.99), pas plus que de un à six ans (p.100), cela n’a jamais signifié travailler sur des matériaux « naturels » ou « a-sociaux » et atteindre l’universel ou l’essence de l’Humain. Le penser, c’est être con rien de plus.
 
Attention, rigueur et démonstration logique.

 « Les différences constatées entre groupes de garçons et groupes de filles tiendraient à trois facteurs principaux : la socialisation de l’enfant selon son sexe dès la naissance (mais elle est très différente d’un parent à l’autre, d’une famille à l’autre) ; les facteurs biologiques, enfin les facteurs cognitifs encore mal connus » (p.101).

 

Super, du scientisme-biologisme-essentialisme-naturalisme, des trucs-on-sait-pas-trop-ce-que-c’est-mais-ça-marche-magique, et la socialisation, mais ça, ça la convainc pas trop, parce que :  « elle est très différente d’un parent à l’autre, d’une famille à l’autre ».


Madame B. n’a pas compris que la socialisation ne se faisait pas que par papa-maman et les frères et sœurs, mais que bébé naît dans une société avec des autres gens dedans, une société avec une culture, des institutions, des valeurs, une langue, des significations symboliques ; et elle nage dans le fantasme de « mais on est tous différents quand même » - donc on peut pas dire qu’on est socialisés hein pasqu’on est tous riches de nos différences alors…

  E.B. cite le gars qui l’a inspirée dans son raisonnement miteux de tout à l’heure, et je retrouve ce bouquin dont le titre nous a tellement fait rire Jadd et moi : « Père manquant, fils manqué » ; l’agréable auteur du dit bouquin, Guy Corneau, intellectuel manqué (son père devait être manquant), déclare : « [par opposition à] la femme qui est, l’homme, lui, doit être fait. En d’autres mots, les menstruations, qui ouvrent à l’adolescente la possibilité d’avoir des enfants, fondent son identité féminine ; il s’agit d’une initiation naturelle qui la fait passer de l’état de fille à l’état de femme ; par contre, chez l’homme un processus éducatif doit prendre la relève de la nature ». Un véritable manifeste du sexisme. J’hallucine grave. Je ne suis donc une femme que parce que je peux avoir des enfants. Mon identité est bornée par le fait d’être un ventre. Je vais me faire engrosser et procréer, telle est ma raison d’être et le fondement de mon identité. Identité qui est en continuité avec la nature. Je suis un corps, une terre fertile. J’ai juste à être pour exister, je suis une femme, je ne m’empare pas de mon identité, de mon existence, je n’ai pas à me construire, je n’ai pas de prise sur moi-même, juste, je suis. Je suis dans l’immanence, immergée dans ma féminité, dont je ne peux pas me saisir, puisque je le suis. Pas de recul, pas de pensée, rien à faire de plus qu’être une femme. L’homme lui, doit être éduqué. Il est du côté de la culture, de la construction, du savoir, du détachement.

 

Question : comment E.B. fait-elle pour lire des choses pareilles sans se départir de son paisible calme compréhensif de femme en paix avec son vagin immanent ?

(pas de doute : elle sniffe de la colle.)

 

Par Ox
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Samedi 18 février 2006

 

Suite de la cuisine badérienne.

    « Lui [le Zhomme, avec le petit robinet, là] ne peut exister qu’en s’opposant à sa mère, à sa féminité, à sa condition de bébé passif. A trois reprises, pour signifier son identité masculine, il lui faudra se convaincre et convaincre les autres qu’il n’est pas une femme, pas un bébé, pas un homosexuel. D’où le désespoir de ceux qui ne parviennent pas à réaliser cette triple négation ». (p.58)
 

D’où l’on retire que :

 1.       Etre, c’est d’abord et avant tout être son sexe, être sexué, être un garçon ou être une fille, être un homme ou être une femme, et ce même pour un bébé, un nourrisson – que dis-je un nourrisson, un fœtus (p.57-59) ! ! : total rabattement de la question de l’identité sur la question du sexe (« lui ne peut exister qu’en… ») ;
 2.       être homme c’est : ne pas être passif (symétriquement être femme c’est donc être passive)
 (ou : être un homme c’est ne pas être un bébé / être une femme c’est rester enfant) ;
 3.       les hommes homosexuels sont forcément désespérés ;
 4.       ils sont homosexuels parce qu’ils ont échoué quelque chose, « ils ne sont pas parvenus à » (ne pas être homosexuels), ou : un homosexuel est un raté ;
 5.       l’éventuel désespoir d’un homme homosexuel n’a nul besoin d’être expliqué par une quelconque réaction de l’entourage, « homophobie » - connaît pas. Non, la condition d’homosexuel porte en soi le désespoir (comme si elle devait naturellement s’accompagner de sa punition, en tant que condition de celui qui a échoué).

La dyade mère-fils ou le duo amoureux. La fusion originaire.

 « Trop d’amour l’empêcherait de devenir un mâle, mais pas assez peut le rendre malade. Dès la naissance, le bébé mâle est naturellement en état de passivité primaire, totalement dépendant de celle qui le nourrit. Déjà Groddeck remarquait que « pendant la tétée, la mère est l’homme qui donne ; l’enfant, la femme qui reçoit ». Cette toute première relation érotique… » (p.75)

   Comme dit Jadd (qui vient de venir lire par dessus mon épaule), ce qu’elle veut dire, c’est que « dès la naissance, le bébé est naturellement en état de passivité, totalement dépendant de l’adulte qui le nourrit. Déjà Groddeck remarquait que « pendant la tétée, la mère est active ; l’enfant est passif». Il est difficile de devenir actif quand on a été passif, de devenir libre quand d’autres se sont occupés de nous avant, il est difficile de grandir et de devenir adulte. »
 
Rien de spécifique à l’homme donc, sauf à considérer que la femme est une éternelle enfant, qu’elle n’est pas libre, qu’elle reste toute sa vie une mineure. Ce qui me frappe rudement, moi, c’est ce vieux cliché moisi de la relation sexuelle (hétérosexuelle), avec l’homme actif « qui donne » et la femme passive « qui reçoit », venant d’une femme en plus, ça me mortifie, même ça me rend triste ; je lui montrerai moi à la Badinter si je reçois passivement quand je… bref.


Quant à « Trop d’amour l’empêcherait de devenir un mâle »… Qu’en penser ? Je me repasse le film intérieur d’un petit d’homme mâle sur lequel se penche sa grosse maman, rouge, affairée et lui bourrant son sac de scout de chocolats guimauves et bonbons pralinés… Est-ce là « trop d’amour » ? Je pense qu’« amour » ne veut rien dire sinon tout, son contraire et n’importe quoi (surtout n’importe quoi) ; que ce mot à tiroirs paillettes et violons, à l’écœurant relent de lavande synthétique, sert surtout aux chansons de Nostalgie et aux alibis d’Albert Cohen.

Il m’est d’avis que tyranniser, accaparer, contredire, interdire, gaver, ce n’est pas « trop aimer ». L’amour d’une mère pour son bébé (et réciproquement) n’a rien d’une relation passionnée d’amour inégalable (« amour total » p.76, « l’amour le plus puissant et le plus complet qu’il est donné à l’être humain de connaître » p.74, le « plus puissant des amours » p.75).

Comment l’ « amour » entre une personne et une autre personne qui n’est pas encore libre, qui ne pense pas, ne parle pas, dont la conscience n’est pas formée, pourrait-il être le must de toutes les formes d’amour, sinon par un mouvement régressif de sacralisation de l’animal, de la nature, du biologique, du vivant ?

 « Plus une mère prolonge cette symbiose – relativement normale dans les premières semaines ou les premiers mois – plus la féminité risque alors d’infiltrer le noyau d’identité de genre. »

 Ce verbe « infiltrer » appelle des images effrayantes. La souillure toxique de la féminité menaçant l’intégrité de la pure virilité immaculée. On pense à la juiveté infiltrant la race aryenne, au sang nègre infiltrant la race blanche. Tel un serpent, donnant des coups de tête pour fissurer le noyau-forteresse du Mâle, voulant se mêler et polluer la grandeur masculine. Un danger de contamination du féminin, par trop longue exposition aux humeurs maternelles.

Les Baruyas garçons sont nourris du sperme de leurs aînés, mais des aînés non encore mariés, car les pénis nourriciers ne doivent pas être entrés en contact avec un vagin de femme. Il est préférable que l’homme se tienne au dessus au cours d’une relation sexuelle, sans quoi les sécrétions vaginales pourraient couler sur l’homme et porter atteinte à la virilité de son corps. Une éducation au milieu de femmes rend le jeune garçon mou, tendre, tiède, comme une femme ; elle fabrique des homosexuels. « C’est probablement là que se trouve l’origine des craintes de l’homosexualité, beaucoup plus marquées chez les hommes que chez les femmes, ainsi que la plupart des racines de ce que l’on nomme masculinité, à savoir la préoccupation d’être fort, indépendant, dur, cruel, polygame, misogyne et pervers » (p.78) Alors ça, ça me la coupe.

Quel cafard.
 
Lire cela en réalité me rend triste. Je me sens toute pourrie comme femme, comme j’ai pu me sentir pendant des années, et j’ai pas envie d’être une maman, pour être ce truc dont mon fils devra s’arracher violemment, ce truc qui pourra le déviriliser, en faire un être faible passif dépendant décadent lascif et mou, ce truc dont il gardera toute sa vie durant une vague horreur, un dégoût inavoué, ce truc qui sera à l’origine de « [sa] préoccupation d’être fort, indépendant, dur, cruel, polygame, misogyne et pervers », franchement, j’ai pas envie. J’adopterai une p’tite fille et ça sera très bien comme ça.

  Cette façon de traiter de la maternité me donne envie d’être une femme stérile militante. Je ne veux pas être vouée à la maternité. Je ne veux pas trouver là l’amour le plus total. Je ne veux pas que mon fils ait à se battre contre moi. Je ne veux pas qu’un tiers séparateur ait à retenir mes pulsions dévoratrices. Je ne veux pas « me sentir amputée d’une partie de moi-même ». Je ne veux pas sentir mon enfant comme une partie de moi-même, à la différence de son père. Je ne veux assumer pas en souriant le rôle du repoussoir. Je me refuse catégoriquement à être le support de « négation et rejet du féminin » (p.88). Je ne veux pas m’y résoudre en me disant « c’est mon destin de femme. » Ca me fait horreur.

Par Ox
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Dimanche 19 février 2006
 
J’ai fait glisser mon nez le long des étagères de la salle à manger d’Argenteuil. Il est tombé (mon nez) sur un petit poche d’Elisabeth Badinter : son célèbre essai « XY. De l’identité masculine » – monument de philosophie s’il en est. Connerie en spray, gel cent pour cent tartrant d’incompétence débilitante. Lamentables épopées de sexisme en tranches molles. Terreur (de ma pensée entartrée). Malaise (c’est mon genre à l’intérieur qui proteste – vigoureusement insultée mon identité de sexe tambourine à l’intérieur et laboure mon estomac. Envie de vomir).

 Bilan.

 La vision qu’E.B. se fait du monde contemporain (occidental) ne laisse pas d’être déroutante. On lit tout simplement sur la quatrième de couverture (première phrase) : « Le mouvement des femmes a fait voler en éclats toutes les idées traditionnelles sur virilité et féminité. »

 Non, les femmes ne sont aujourd’hui pas du-tout-du-tout plus associées à la conception et l’élevage des enfants que les hommes ; elles ne prennent pas du-tout-du-tout plus en charge les tâches ménagères que les hommes ; elles ne sont absolument pas moins payées que les hommes, ni moins présentes aux postes de direction, pas du tout plus orientées vers les filières littéraires et les emplois de services, pas du tout sur-représentées dans les secteurs des soins aux enfants, aux vieux et aux malades, pas plus que dans les branches consacrées à l’accueil et à la représentation de soi– autant d’activités, d’ailleurs, pas du tout associées aux femmes dans l’imaginaire ; elles occupent bien sûr la moitié des sièges de l’assemblée nationale et du sénat, institutions démocratiques assurant la représentation de l’ensemble des citoyens français ; les hommes sont aujourd’hui autant tués par leurs compagnes que les femmes par leurs compagnons, et sont tout autant violés ; d’ailleurs Laurent Fabius n’a pas du tout demandé à Ségolène Royal qui garderait les enfants – tout cela a volé en éclats : ça saute aux yeux (attention aux éclats d’obus).

 E.B. consacrera toute son énergie, sa bonne volonté, le tranchant de ses quatre neurones et demis et les 319 pages de sa scatologique réflexion à démontrer, avec une candeur presque touchante, que « les idées traditionnelles sur virilité et féminité » n’ont rien perdu de leur mordant ni de leur actualité. Continuité de la femme avec la Nature, définition exclusive par la maternité réelle ou possible, nécessaire arrachement de l’homme au monde gluant et menaçant des femmes - que du bonheur.

  E.B. pose une relation d’asymétrie entre le devenir femme du bébé femelle et le devenir homme du bébé mâle : « Etre un homme implique un travail, un effort qui ne semble pas être exigé de la femme. » La catégorie femme est pensée (interprétée, recouverte de significations, symbolisée) en continuité avec la nature, et en lien avec le pôle de la passivité. La catégorie homme est au contraire construite en opposition avec la nature, en lien avec la Culture (on s’arrache à la nature pour s’affirmer homme) et en lien avec l’activité. Nous sommes d’accord sur ce constat. Le problème réside dans ce glissement incessant et implicite – et dont E.B. n’est même pas consciente, semble-il – de la signification à la réalité.

 La signification qui colle, dans notre civilisation, à la catégorie femme (ou à la catégorie homme) est un amas relativement cohérent et fonctionnel de sens, de symboles, de relations – un amas culturellement construit (dans l’exacte mesure où, pour Edward Sapir, la culture est un système de communication, et donc un ensemble de significations. La culture est « le processus à travers lequel les significations sont culturellement et historiquement construites ». La culture est, dans cette tradition de pensée, un système de sens – Sapir était originellement linguiste). La pente qui mène de la signification (culturelle, historique, construite) à l’en soi est glissante. E.B. ne résiste pas au savon – ne tente même pas d’y résister : pour elle c’est purement et simplement la même chose.

 La catégorie femme est pensée en continuité avec la nature et la passivité. La catégorie homme est pensée en lien avec la culture et l’activité. Je m’interroge : faut-il en déduire qu’une femme est effectivement par nature plus passive (molle, lascive, abrutie ; qui reçoit – le pénis d’abord (la femme est en dessous écrasée immobile), la petite graine ensuite (elle est le sac dans lequel l’homme plante puis fait grandir sa semence, le ventre dans lequel ça pousse)) ? Faut-il en déduire que la femme est effectivement plus proche de la nature (des plantes, des animaux, du climat, des mystères du ventre de la terre – de la sorcellerie) et plus éloignée de la culture (de la pensée construite) ? Faut-il en déduire qu’il est effectivement « plus facile » de devenir une femme aujourd’hui en France, car c’est devenir quelque chose de proche de ce que l’on est naturellement, au début ? E.B. prend tout bonnement ces significations (culturelles, construites, sexistes) for granted.

 Je rigole (orangé) quand je lis « Le jour des règles vient naturellement, sans effort sinon sans douleur, et voilà la petite fille déclarée femme pour toujours. » Madame Badinter, comme des milliers de jeunes filles et femmes en France en 2005, je n’ai jamais eu mes règles sinon de façon non « naturelle ». Que de douleurs, de prises de tête, d’angoisses, de nuits à ne pas dormir… Je suis là pour prouver s’il en était besoin qu’avoir ses règles n’est pas un fait de nature, ou plutôt qu’avoir ses règles ne dit rien en soi, n’a pas de signification en soi tant que les hommes ne se saisissent pas de ce fait. Il n’est aucun fait naturel, chez l’homme, qui ne soit profondément informé par la culture (de même qu’une paire de couilles n’a pas de signification en soi, que deux chromosomes sexuels n’ont pas de signification en soi).

 « Les chercheurs culturalistes ont beaucoup contribué à éliminer les confusions entre ce qui relève de la nature (chez l’homme) et ce qui relève de la culture. Ils ont été très attentifs aux phénomènes d’incorporation de la culture, au sens propre du terme, montrant que le corps lui-même est travaillé par la culture. La culture, expliquaient-ils, « interprète » la nature et la transforme. Même les fonctions vitales sont « informées » par la culture : manger, dormir, copuler, accoucher, mais aussi déféquer, uriner, et encore marcher, courir, nager, etc. Toutes ces pratiques du corps, absolument, semble-t-il, naturelles, sont profondément déterminées par chaque culture particulière, ce que Marcel Mauss, de son côté, démontrera en 1936 dans son étude sur les « techniques du corps » : on ne s’assoit pas, on ne se couche pas, on ne marche pas de la même manière d’une culture à une autre. Chez l’être humain, on ne peut observer la nature que transformée par la culture. » (La Notion de culture dans les sciences sociales, Denys Cuche, p.42.)

 C’est parce que ce fait nu – « avoir ses règles » – est investi d’une signification (culturelle / sociale), et d’une signification très forte, que peut-être je n’ai pas eu mes règles, qu’en tout cas cela a provoqué tant de souffrances en moi (car cela n’est pas, dans notre civilisation, anodin : c’est la marque symbolique de l’être-femme).

 E.B. inverse tout simplement la chaîne logique : dans notre civilisation, la catégorie femme est pensée en lien avec la nature et la biologie, et en particulier en rapport avec la maternité : la femme est d’abord et avant tout une matrice et une machine de reproduction. Pour cette raison, le fait d’avoir ses règles – signe extérieur que la personne devient fertile, peut enfanter – se voit investi d’une signification puissante : avoir ses premières règles c’est devenir une femme (dans le système culturel qui est le nôtre). (Une jeune fille qui n’aura pas ses règles sera donc fortement déstabilisée.)

 Ce que E.B. déboîte en : nous savons, nous constatons, c’est un fait que (point de départ) : avoir ses premières règles c’est devenir une femme. Par conséquent, devenir une femme est facile et vient naturellement.

  Problème : ne voulant manifestement pas réaliser cet effort, estimé trop important et trop douloureux, d’ « accepter d’être une femme » (version féminine du « se dresser en homme »), je n’ai pas vu venir mes premières règles (ni mes secondes, ni mes troisièmes, ni mes…) Où l’on constate qu’être ou devenir une femme, c’est nécessairement bien plus qu’avoir du sang dans la culotte tous les 28 jours, bien plus qu’être un ventre qui peut enfanter. Etre une femme ou devenir une femme, c’est être étiquetée et socialement repérée comme femme et se voir assigner une identité de sexe féminine (identité globale, aux contours certes plus larges qu’une patte d’arachnide, mais pas plus qu’un dos de crocodile).

 Je n’ai sans doute pas eu très envie de devenir cette proie sans cesse offerte aux dents des loups de petits chaperons rouges, offerte aux insultes des passants munis de paires de couilles, offerte aux avances de tout ceux à qui cela plairait. D’être ce trésor fragile toujours un peu plus faible que cette autre moitié de l’humanité. D’être cette créature à laquelle il est en permanence commandé de prendre soin d’elle, de se mettre en valeur, de se mettre en vitrine – mais pas trop, périlleux équilibre sur le fil duquel se tenir, pour ne pas être fracassé contre le mur de celles qui allument –mortel péché. D’être ce corps qui doit sourire mais pas trop, se laisser regarder mais ne pas regarder, se laisser admirer mais ne pas aguicher, être élégante mais ne pas s’abandonner, plaire mais ne pas coucher, accepter les avances pour coucher mais ne pas coucher, décorer le paysage de sa présence affriolante mais ne pas provoquer – baisser les yeux.

  J’aurais voulu être ce héros impersonnel qui incarne l’Humanité dans son entier et qui est toujours un mâle, j’aurais voulu être ce cas général et non point cet exemple particulier, j’aurais voulu avoir la voiture et la femme (et qui, en fait, profondément, ne le voudrait pas ? On m’a laissé le temps d’un éclair d’entrapercevoir la grosse voiture 55 cheveux et la belle brune douce au sourire rouge et tendre : j’avais vu, c’était trop tard, moi aussi je voulais ça, je voulais pareil que les autres, là.)

 Certes, ne pas avoir mes premières règles ne m’a nullement épargné tout cela. C’était néanmoins une manière d’affirmer le robuste poing que je comptais mettre dans la gueule à la féminité ; le puissant coup de hanche par lequel je me décalais, je m’écartais, je crachais (dans ma soupe) ; le canard dans la symphonie de la féminitude. Une révolte somatique bien contre-productive, et que 80% de mon être aurait préféré éviter – et préfère encore.

  Etre une femme, ce n’est nullement avoir des règles. Etre une femme c’est être socialement repéré et identifié comme femme dans ses interactions avec autrui. De quoi il ressort, avec une évidence aveuglante, que je suis bien une femme.

 Je lis la citation de Philippe Djian, page17, et un filet de sueur glacé descend le long de mon dos : « Je crois que je peux comprendre à quoi sert une femme, mais un homme, à quoi sert-il au juste ? »

 Stupeur. Mais à quoi sert donc une femme ?     

« Les êtres dont l’existence dépend, à vrai dire non pas de notre volonté, mais de la nature, n’ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu’une valeur relative, celle de moyens, et voilà pourquoi on les nomme des choses ; au contraire, les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, autrement dit comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui par suite limite d’autant toute faculté d’agir comme bon nous semble (et qui est un objet de respect).Ce ne sont donc pas là des fins simplement subjectives, dont l’existence, comme effet de notre action, a une valeur pour nous ; ce sont des fins objectives, c’est-à-dire des choses dont l’existence est une fin en soi, et même une fin telle qu’elle ne peut être remplacée par aucune autre, au service de laquelle les fins objectives devraient se mettre, simplement comme moyens. […] L’impératif pratique sera donc celui-ci : Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Emmanuel Kant, Fondements de la Métaphysique des Mœurs (1785), p.294.
 

Les trois religions monothéistes peuvent, dans une certaine tradition d’exégèse et de pensée, être interprétées comme suit : tout être humain en ce monde, quel qu’il soit, ne sert proprement à rien. Son existence ne remplit aucune fonction. Il n’est l’engrenage d’aucune machine plus grande que lui. Il n’est utile à rien ni à personne. Il est à lui même sa propre fin. Sa présence et son existence ici bas, son être se suffisent à eux-mêmes : il lui suffit d’être, simplement, pour avoir en même temps sa raison d’être. Car il est, lui, une création et une image de Dieu. Chaque être humain est unique, irremplaçable, incommensurable, et sous un certain rapport infini ; chaque être humain a une raison d’être simplement parce qu’il est, lui.


 « Je crois que je peux comprendre à quoi sert une femme, mais un homme, à quoi sert-il au juste ? »

 La femme sert à quelque chose.

 Elle remplit une fonction déterminée.

 L’homme lui est mis face à l’absurde de la condition humaine. Il éprouve le vertige de la liberté.
 

 
Par Ox
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Dimanche 10 décembre 2006

Salut.

D'abord un très grand chaleureux comme la braise MERCi à Arbobo et à Mehabel pour leurs messages qui me touchent très fort.

Ce matin, j'ai entendu à la radio une femme rwandaise qui racontait son histoire. Où le pire est possible : elle avait un mari, quatre enfants et était enceinte. Pendant le génocide, des hommes sont venus, ils ont tué sous ses yeux son mari, ses quatre enfants. Ils l'ont blessée au ventre, jusqu'à faire sortir le foetus, et les chiens l'ont mangé devant ses yeux. Puis ils l'ont gardée prisonnière, attachée, au sol, et pendant des mois l'ont violée. Aujourd'hui elle a le Sida. Elle souffre et attend juste la mort.

Un tel saut qualitatif, entre ce que peut être ma vie, à moi, et la vie de cette femme. De quoi parle-t-on quand on parle de "la vie" ? La souffrance, l'espoir, le courage, de quoi parle-t-on ?

Est-ce que je peux parler de "la vie" en coulant mes yeux le long de la mienne, en sachant que d'autres êtres vivent de telles vies ?

Des fois, j'ai juste envie de me taire.

Je vous embrasse, lecteurs.

Ox.

Par Ox
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Vendredi 2 mars 2007

Moi et ma tête de cruche, on gagne aujourd'hui près de 200 euros de plus qu'un magasinier en chef EN  FIN  DE  CARRIERE. Moi et ma tête de canard haute de trois ans et demi d'expérience professionnelle, dont neuf mois réellement en poste.
HAH.

Voyez-vous, si l'on ne se situe pas au point de vue individuel, mais statistique-général, on peut dire que plus on souffre dans son travail, et plus on a de chance de souffrir en dehors de son travail ; plus on occupe un poste / une fonction pénible, dure physiquement, humiliante, répétitive, peu intéressante, peu enrichissante, etc., qui nous ABIME, et moins on part en vacances, on s'achète des dvds, on se fait beau avec des beaux habits, on...

....

C'est bien, comme ça, on est dans une position d'homologie, on est moins déstabilisé. Comme il dit, mon chéri, c'est pourri ta vie au travail, c'est pourri ta vie quand t'es pas au travail.
Et moi, je trouve ça bien fait tout de même.

Je dis "pas au niveau individuel", car je sais oui que tous les boulots mal payés sont pas nécessairement pourris-nuls-qui-font-souffrir et inversement ; statistiquement pourtant vous pouvez pas me le disputer.

AH comme je MERITE mon joli salaire mensuel, oui comme je MERITE cette thune que je m'achète des jupes et des tickets de cinéma, avec des billets SNCF qui paient les restaurants à poils et les cadeaux d'anniversaire, AH OUI, c'est sûr - c'est pasque les autres ils faisaient pas leurs devoirs de mathématiques le soir en CM2, les paresseux, mais c'est bien sûr.

Mais c'est bien sûr, la dame du ménage elle a moins de capacités à compétences, voyez, elle mérite tellement moins que moi dans son être, voyez, et c'est vrai que son travail globalement est tellement plus pourri donc ça vaut bien qu'elle gagne pas un pain pour acheter les pokémons à ses enfants, voyez, c'est ça la pyramide du mérite.
Mais c'est bien sûr.

Et si tous nos jolis enfants deviennent tous des bons élèves avec de la réussite scolaire dedans, qui c'est donc qui assurera l'équilibre tellement subtil de notre pyramide à souffrance ?
Qui c'est donc qui se fera larbiner-humilier à astiquer les lavabos des wcs et à porter les sacs de ciment à tonnes ?
Comment qu'on va faire, les potes ?

AH ils continueront à laver nos chiottes - seulement, ils pourront s'épanouir car le dimanche ils liront Sartre et iront au Musée, donc, ils seront heureux.
AH DONC.

(J'ai mal à mes os.)


Le monde est bien fait camarades, et j'ai bien raison d'y participer avec enthousiasme.

Par Ox
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