J’aimerais écrire comme des coquilles de bigorneaux qu’on écrase sous les pieds. Qu’on ne s’y attende pas, et que ça ne soit pas très agréable.
Quand j’étais petite je voulais être écrivaine. Enfin, c’était après ma période clown – j’ai d’abord, de toutes mes forces, voulu être clown – mais c’est une autre histoire. Je voulais être écrivaine, comme sans doute Aniss a voulu être écrivain, et je me complaisais dans mon rôle de génie miniature. J’ai d’abord commencé une cinquantaine d’histoires abracadabrantes, que je consignais dans un grand cahier à couverture cartonnée ou sur des feuilles A4 que j’illustrais avec des dessins aux feutres. Un fatras d’assiettes qui parlent, de bébés extraterrestres et de paysannes abandonnées. Puis j’ai écrit des poèmes. Ou peut-être les deux en même temps. J’écrivais des choses très tristes et j’amoncelais les adjectifs translucides et blêmes. J’ai ensuite donné dans l’architecture baroque. Ma professeure de français m’a un jour rendu une copie avec la mention « style ampoulé ». J’étais à la fois assez vexée et franchement amusée – ou peut-être franchement vexée et un peu amusée ; j’imaginais tantôt un lit de petites ampoules jaunes clignotant au détour des points d’exclamation, tantôt des lignes de mots boursouflés se tordant comme des files de fourmis malades, les pieds striés de cloques. Je choisissais un mot. J’y collais deux adjectifs devant et six derrière. Suivaient une demie douzaine de comparaisons introduites par toutes les prépositions que j’avais dans mon carnet à lexique. Virtuose de la phrase sac à patates, un kilo cinq bien tassé, dans un champ de poncifs sauvages bordé de coquelicots. A deux reprises, on m’a proposé de participer à un concours d’écriture pour enfants. J’imagine qu’une flegmatique torpeur a séché mon inspiration – ou peut-être quelque incertitude ?
Puis je n’ai plus écrit.
A quinze ans j’ai repris le bic pour m’asseoir sur les ampoules et les lustres élégants. Troqué la dague argentée contre une charrue. Pour labourer mes peines…
J’écrivais à peu près comme on vomit. Je couvrais des pages en fatras d’une écriture difforme, étirée dans un sens puis dans l’autre, énorme, trésautante. J’écrivais sur n’importe quoi : des papiers brouillons, des polycopiés inutiles, du sopalin, des prospectus de publicité ; je numérotais scrupuleusement chaque facétieux support de mes élucubrations ; il y en avait sur la fin plus de mille cinq cents. Je me souviens d’une suite de paragraphes où il n’était question, sur plusieurs pages, que de rats ; de rats mangés, crachés, noyés.
Un matin j’ai simplement tout jeté.



"Ox, c'est la bestiole sous la capuche."