blablabla, blablabla, bla,

 Marseille, blabla, Rouen blablablabla Paris.

Lyon blablablabla.


et des blablas rouges aussi

(des fois).

 

Les dents du féminisme.

Jeudi 20 octobre 2005
 

Plaquer sur le clavier le caca qui foisonne depuis quelques jours en mon esprit. Ma gageure du matin. La mince affaire.

 
Où il est question de merde, bouse, caca et dégueulis pour se donner du cœur à l’ouvrage ; comme l’écrit Sfar : « Celui qui est pas très intelligent, là, et qui aime le caca, c’est Marguerite. ».

 
Je vais commencer hier. Je suis sortie pour aérer le dit caca malencontreusement – et douloureusement – coincé entre mes deux oreilles. Pancho mauve rayé sur les épaules, droit d’vant, jusqu’au point d’horizon – ou pas vraiment : jusqu’aux rues qui puent le gasoil et le boucan des marteaux piqueurs ; renfrognée, l’œil sur le trottoir. Je marchais pour réfléchir, ou je réfléchissais pour tenir. Rue de la République – le bon trottoir, celui de gauche ; Canebière, rue Saint-Ferréol. Je passe derrière la préfecture. Là, devant la boutique de Graffigros, deux gamins, l’un un peu plus grand que l’autre, peut-être 12 et 14 ans. Ils me lancent « charmante hein, vous êtes charmante » ; deux blaireaux quoi, mais deux blaireaux jeunes, alors ça m’a presque fait rire, parce que je leur trouvais un air vaguement ridicule, du haut de leurs 1m40 ; limite (20%) je les aurais trouvés attendrissants – des bébés en joggings. C’est sûrement là que j’ai dérapé : au lieu  de faire ce que toujours je fais dans pareil cas, encaisser - boucher mes oreilles – fixer devant moi – tracer, je les ai regardés. Et pas avec l’air du pit-bull aux mâchoires serrées que je joue parfois, nan, avec une tête de conne, amusée, gentille - molle.

 
 
Là le plus petit des deux s’est avancé, le visage tordu de rire rentré, et il a gueulé :
« excuse-moi madame je peux te péter le cul ? »

 

Difficile de retranscrire ici l’effet que m’a fait et que me fait encore cette phrase, ce cri. L’impression qu’en plein soleil et sur le devant d’une scène ouverte à tous vents on m’arrachait mes vêtements et qu’on me massacrait d’un coup brûlant tellement violent qu’il ne restait plus de des morceaux obscènes de sang.

 
Ce n’est pas avec le simple de caca de Marguerite que je peux expliquer ici ce qui s’est passé à l’intérieur de moi à cet instant. L’envie de pleurer, et de frapper, tout en sentant que frapper, on m’avait pas appris, et que je saurais pas faire.

 
  Parce que c’étaient des gamins, des petits garçons, j’ai eu le petit courage de lever bien haut et pendant longtemps mon majeur dans leur direction. J’ai continué à marcher, à peine plus vite. J’étais déjà de l’autre côté. Vaguement fière – pauvre petite fierté – d’avoir fait un gros doigt, comme j’avais vu Bérénice le faire un jour ; et en même temps tout autant saccagée.

 
  Le long de la grille de la préfecture, je marchais en regardant par terre ; des pas derrière moi c’était un homme qui marchait, et d’un coup j’ai eu peur, peur de lui. D’un coup j’avais peur de tout, de tous, de tous les mâles de cette ville ; le besoin impérieux de fuir, me planquer, me soustraire à leur menaçante présence partout dans les rues, rentrer, fermer tous les verrous, ne plus jamais ressortir, me mettre en boule, calfeutrer les portes et les fenêtres. La peur.

 
J’ai essayé de me raisonner, ou plutôt de ne plus penser, et j’ai continué à marcher. Rue de Rome.


 
Puis j’ai pensé au petit Clément, je me suis demandé si un jour il gueulerait « je vais te péter le cul » à une femme dans la rue, une jeune, une vieille. J’ai pensé que je pourrais avoir un fils, et qu’un jour il pourrait gueuler les mêmes mots et massacrer une autre fille. J’ai pensé qu’il n’y avait pas d’issue. J’ai pensé à la fille nue sur son lit de tomates le cul en l’air comme un cochon que Bérénice avait découvert sur le site de son fils.

 

J’ai pensé que ces deux gamins voulaient juste être les plus forts les plus drôles les plus subversifs et les plus virils. Que ce n’était sûrement pas l’esprit maléfique du Mal absolu de Satan fourchu-cornu à l’odeur de vieux carbone qui les possédait quand ils gueulaient qu’ils voulaient me péter le cul. J’ai pensé que tout avait une raison.

 

 
Je me disais tout ça, mais en tache de fond mon cerveau ne faisait qu’une chose, avec acharnement : chercher un moyen d’échapper.

 

 
Echapper à cette moitié de l’humanité qui voulait me péter le cul.

 

 

« Le 8 mars 1976, pour célébrer la Journée internationale de la femme, un "Tribunal international des crimes contre les femmes" se réunit à Bruxelles. […] Le problème du viol occupa dans les débats une place particulière. Les organisateurs de la conférence attirèrent l’attention sur ses implications politiques : « le viol apparaît clairement comme une tactique terroriste utilisée par certains hommes, qui sert à perpétuer le pouvoir de tous les hommes sur les femmes », concluait le rapport final. » Yasmine Ergas, « Le Sujet Femme. Le Féminisme des années 60-80 ». (pp.689-690)

 
Par Ox
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Vendredi 18 novembre 2005

 

Se pencher sur l’univers culturel des enfants est très instructif pour prendre la mesure de notre sexisme (le fonctionnement sexiste de nos sociétés, ici et maintenant - pas du Moyen Age ou du début du XXe siècle, pas des « autres » - musulmans, sociétés primitives, les pays en voie de développement, cités, banlieues – non, de nos et notre société(s), de nous).

 Univers culturel : jeux, productions littéraires (contes, albums), dessins animés, télé.

  Pour ce qui est des jeux proposés aux enfants, on constate à la fois une logique de différenciation-hiérarchisation, et une logique d’alignement du masculin sur le général (et corrélativement du féminin sur le particulier).

 

 Logique 1 : il existe des jeux « pour » les petits garçons, et des jeux « pour » les petites filles. Pour : à la fois produits en destination de et proposés préférentiellement à.

 Pour faire bref, aux petites filles essentiellement les poupées (poupées bébés et poupées barbies) – ensuite les jeux de marchandes, les simili accessoires de beauté (maquillage, bijoux en plastique) ; aux petits garçons les jeux de guerre (pistolets en plastique, petits soldats) et les voitures. Si l’on reste polarisé sur cette logique, on peut avoir un instant l’illusion d’une symétrie : les garçons comme les filles sont enfermés dans des rôles de sexe prescrits. Barbie contre GI-Jo, ça se vaut, pourrait-on dire (dans la réduction, dans la caricature). C’est oublier que ces rôles n’ont rien de symétrique dans leur rapport au pouvoir et à la liberté.

 
 Quelle(s) image(s) d’elles mêmes tend-on à développer avec ces jeux chez les petites filles ? Une image de mère (les poupées), d’épouse (la marchande, tous les jeux qui ont trait de près ou de loin à des tâches ménagères : fer à repasser en plastique, mini-aspirateur, etc.), et d’objet de séduction (bijoux, déguisements de princesse, Barbies). Trois rôles de personne sous emprise : la mère, l’épouse, l’objet de séduction ne se définissent pas en elles-mêmes mais toujours par rapport à (un homme, les hommes) - la personne femme se définit (est) dans son rapport avec l’homme, et jamais en elle-même, comme individue (autonome). Pas de notion de plaisir (du jeu) pour soi-même, égoïstement.

 
 Mais encore, cette relation obligatoire qui définit la personne femme est une relation de dépendance et de soumission : objet (et non sujet) de séduction, employée de maison, travaillant au service de (faire à manger, laver les chaussettes), existant pour et par le fait d’avoir des enfants, réduite à son corps, son rôle de reproductrice, élevant les enfants de son homme.

  Du côté des petits garçons, nous avons retenu comme éléments les plus importants de l’univers culturel : les voitures et la guerre. Deux pôles fortement corrélés aux valeurs de la virilité : vitesse, maîtrise, dépassement de soi, prise de risque, courage, agressivité, force. On produit et propose des voitures aux petits garçons parce que l’on s’imagine qu’ils désirent posséder et conduire une voiture (plus tard). Le plaisir de la possession et de la conduite d’une voiture est un plaisir centré sur lui-même, un plaisir autarcique et égoïste. La voiture est un attribut du pouvoir. Le « plus vite », « plus risqué » (plus grand, plus fort, plus bruyant) est un plaisir de glorification de soi. Le petit garçon apprend à vouloir (à avoir le droit et la légitimité de vouloir) son propre plaisir pour lui tout seul, et à se penser et se poser comme sujet (appelé à se grandir).

 

Les jeux de guerre sont généralement pensés comme un mal nécessaire, un exutoire certes idiot, regrettable, mais inévitable, à une agressivité pensée comme naturelle chez les petits garçons (et que les petites filles, par nature, ne possèderaient pas ou moins, elles qui ont spontanément (naturellement) le désir de (jouer à) s’occuper d’autrui, porter des soins à autrui). Que se passe-t-il dans ces jeux de guerre ? Le petit garçon s’entraîne à être un sujet, qui dispose d’un pouvoir (faire du bruit, faire du mal), qui s’affirme contre les autres. Dans le système des valeurs viriles en général, il y a ambiguïté entre une certaine valorisation de la maîtrise (y compris de soi), et une glorification du « pétage de plomb », de la décharge violente et incontrôlée d’énergie.

    
D’une part, les jeux féminins et masculins induisent une façon radicalement opposée de se poser (ou non) comme sujet (les petites filles existent en rapport à (un homme), les petits garçons existent tout court). D’autre part les valeurs différentielles véhiculées par ces deux types de jeux (attention, soin, dévouement, coquetterie versus jouissance de soi, affirmation de soi, décharge d’énergie au dépend de l’autre) aménagent le terrain de la violence exercée par les hommes sur les femmes.

 
 Il n’est que la corde à sauter et l’élastique, jeux fortement marqués au féminin, dont je ne sais que penser (mais d’autres en ont certainement beaucoup pensé avant moi).

 
 

 Logique 2 : je n’ai réalisé ce second volet du « sexisme par les jeux » qu’assez récemment, en récoltant de ci de là des remarques d’instits de maternelle et en consultant les sempiternels crétinissimes catalogues de jouets de Noël. Le déclic, ça fut une phrase lancée au détour d’un couloir par une instit de toute petite section de maternelle qui, listant les jeux « de filles » et les jeux « de garçons » de sa classe en vue d’établir la commande de l’année prochaine, classait la pâte à modeler dans les jeux pour petits garçons. Cette phrase a d’ailleurs provoqué l’étonnement d’une autre instit. Mais loin d’être l’expression d’une bêtise ou d’une originalité individuelle, elle m’a ouvert les yeux sur un mode de raisonnement très largement répandu. Raisonnement qui assimile les jeux qui pourraient apparaître comme « neutres » du point de vue du sexe (ni rose, ni bleu, ni poupée, ni fusil) à des jeux pour garçons. Dans cette catégorie : les jeux de construction, des legos, les Plays Mobils, souvent les puzzles. Ce qui touche à l’informatique (plus largement aux consoles de jeux) a été également accaparé par le pôle masculin. Les vélos sont eux aussi très souvent rangés dans l’univers masculin sur les catalogues de Noël. Etc.

   

Au mois d’avril de l’année dernière, je me suis rendue au carnaval de l’école maternelle où je travaillais. Beaucoup de petits garçons étaient déguisés en cow-boys, en chevaliers, en Biomans, en Zorros, autant de personnages marqués au masculin. Mais une grande partie avaient revêtus des costumes « sans sexe » : beaucoup d’animaux, des tigres, des ours, des dinosaures, également des monstres, des clowns, des indiens. Les petites filles étaient toutes, à l’exception d’une, en princesses.

 
Il ne suffit pas de trouver les jeux pour petites filles « nunuches » et les pistolets des petits garçons « pas éthiques », tout en regrettant une supposée nature en soi des filles et des garçons qui, de toute façon, n’aiment que ça, ne réclament que ça, ne sont contents qu’avec ça. Il faut voir dans l’univers culturel au sein duquel grandissent et se construisent nos petits choux l’expression et le média de l’oppression de la classe des femmes.

 

Par Ox
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Jeudi 22 décembre 2005

 


Il y avait sur le bureau de mon père un numéro assez volumineux du magazine Elle. En couverture, Laetitia Casta nue sous l’eau. Papa achète régulièrement des exemplaires de la presse dite féminine, en général pour les photos (d’Emmanuelle Béart ou Laetitia Casta à poil), ou pour les idées de décoration (il achète Elle Idées ou Marie-Claire Maison). Ce numéro daté du 3 mai 2002 portait sur la couverture une accroche qui m’a accrochée : « Sexualité : jusqu’où les femmes vont par amour. »


Avec cette expression, « par amour », il était sous-entendu que ce n’était pas « par désir » : on allait parler de ce que faisaient des femmes, sans le désirer, pour des hommes ; des femmes qui faisaient ce que désiraient des hommes.

Je me suis demandée d’abord de quels genres de « jusqu’où » il était question, de quels espaces limitrophes, de quels marécages de la sexualité. J’ai parcouru l’article. « Zones les plus archaïques », échangisme, relation sexuelle à trois (ou à plus), films pornos, utilisation d’accessoires, position à quatre pattes, lieux risqués, ligotage, gros mots, « langage bestial » - tels sont les exemples que j’ai relevés. A la sexualité – féminine, en tous cas – était associé le thème de l’abandon : « parce que la relation sexuelle est le lieu de l’abandon et de l’oubli de soi ». Cela m’a fait penser à la discussion que j’avais eue avec Jadd au sujet d’une scène de la série Urgences, dans laquelle Harper se laissait totalement aller (au plaisir, mais aussi au « maniement » de son amant), tandis que Carter ne perdait jamais le contrôle de lui-même et de l’acte sexuel, au point de se soustraire à l’érotisme.

Les relations sexuelles à plusieurs, l’utilisation d’accessoires ou la copulation dans des « lieux risqués » ne peuvent pas en soi être associés à une notion de domination masculine. Cette relation est en revanche au minimum suspectée pour ce qui est de l’échangisme et du recours aux produits de l’industrie pornographique. Elle est incontestable quand il est question de « langage bestial ». S’il restait une ambiguïté, l’auteure de l’article précise : « parce qu’on sait qu’il relève du jeu amoureux et non de l’insulte faites aux femmes ». On voit bien de quelle sorte de « bestialité » on parle. (Traiter son amante de « salope », « pute », « chienne » ou « garce » (« t’aime ça, hein ! »), mais c’est pour de rire.) Dans la même veine, on « se découvre soumise érotiquement », on « tutoie le fantasme de la prostituée ».
Cette domination masculine manifeste est l’objet d’un astucieux et non moins habile retournement : monsieur Jacques Waynberg, (éminent) psychothérapeute, explique : « la soumission érotique est une autre forme de prise de pouvoir sur l’homme. Anne (chef d’entreprise, précise l’article, donc qui domine peut-être un peu trop d’hommes dans son quotidien, et a besoin pour se sentir femme de revenir aux vraies valeurs féminines), déclare : « plus il me prend sauvagement, plus il me domine et plus j’aime ça, parce que je sais que ma soumission c’est aussi ma puissance de femme sur lui. » Une telle affirmation fait froid dans le dos. Cette sorte de « puissance » là, pour ma part, je m’en passerais bien.
« Plus qu’une descente, ce fut une expérience extrême que Catherine Millet s’imposa en s’offrant à des pénétrations effrénées et multiples. Commentaires de la psychanalyste Françoise Wilder, qui lui a consacré un livre à partir d’entretiens menés avec elle durant plusieurs mois : « Elle était satisfaite de ne pas s’être sentie empêchée. Elle parlait de vacuité, de perte de soi, d’évanouissement de soi. Elle se donnait comme seule limite la maltraitance physique. Tout dépend comment on traverse cette image d’avilissement de soi et comment on en revient. Cela nous va-t-il, cela ne nous va-t-il pas ? En éprouve-t-on un sentiment d’horreur, de perte de soi ? Et si me perdre me va ? Et si nous avons reconnu dans cette perte-là quelque chose de nous, comme un enjeu de jouissance ? Certaines femmes cherchent dans le temps du rapport sexuel à être destituées à leurs propres yeux. »

Je ne peux rester indifférente à la lecture de tels articles. Je ne comprends pas comment on peut considérer comme « normal », « naturel », comment on peut ne pas s’interroger devant ce constat : certains hommes sont excités sexuellement en infligeant des violences aux femmes, certaines femmes éprouvent du plaisir à subir des violences de la part des hommes. Et ça ne pose pas question. On se contente de deux trois « c’est pour de rire », « c’est un jeu », « on a le droit », « on est bien libres », et hop.

Si je débarque, moi, avec mes gros sabots sur mes grands chevaux, et que je déclare à madame Anne-chef-d’entreprise ou à Catherine Millet « vous êtes victime d’une des formes de la violence et de la domination masculines », je leur fais violence. Elles refusent ma parole au nom de leur liberté. Elles ont sans doute raison. En un sens, oui, elles ont le droit de s’infliger cela à elles-mêmes. En un sens elles le choisissent. Et comme dit Françoise Wilder, si elles y trouvent leur compte ? Si c’est comme ça qu’elles prennent leur pieds ? Qu’est-ce que moi j’ai à dire là-dedans ?

Je crois qu’effectivement je n’ai pas à empêcher ni à condamner leurs comportements. Je peux juste condamner les hommes qui « acceptent » de leur infliger ces violences. Ce qui est condamnable n’est pas qu’elles ressentent l’envie de subir des violences mais qu’elles trouvent des hommes pour les leur infliger. Dans cette optique, ce ne sont ni les actrices de l’industrie pornographique viriliste, ni les femmes prostituées qui sont condamnables, mais le fait qu’elles trouvent des industriels et des hommes clients en face d’elles. Bien sûr cette dichotomie est complètement artificielle, car tout cela fait système ; la femme qui jouit en se faisant traiter de salope n’est pas séparable de l’homme qui prend son pied en la traitant de salope.

J’ai peur quand je pense que cette relation de baiseur / baisé(e), enculeur / enculé(e), violent / violenté(e) est peut-être consubstantiel à l’acte sexuel lui-même – indépendamment des « salope ! », indépendamment de toutes les insultes, de la brutalité, des positions humiliantes, indépendamment de tout l’accidentel. J’ai peur quand je pense que cette violence est peut-être inséparable de la relation hétérosexuelle en elle-même.
Il n’est pas nécessaire, pour qu’une femme soit « avilie », « salie », violentée, qu’elle soit frappée ou insultée pendant l’acte sexuel. Il suffit, par exemple, qu’elle ait des relations sexuelles fréquentes avec des hommes différents. Elle sera alors « une salope » (ce que ne sera pas un homme dans une situation semblable). Ce sont les relations sexuelles en elles-mêmes (et non leurs circonstances ou leurs modalités) qui feront de cette femme une femme salie, avilie ; la violence ne viendra pas de choses accompagnant les actes sexuels, mais du seul fait que ces actes sexuels aient eu lieu. Si l’on se place d’un autre point de vue, on ne jugera pas que cette femme est une salope (« une femme qui ne se respecte pas »), mais on pensera qu’elle ne s’est pas protégée. Voire qu’elle cherche à se salir elle-même, à se détruire ; qu’elle exerce une violence contre elle-même.


Où est la violence ? Dans les modalités accidentelles de l’acte sexuel (les insultes, la brutalité) ?
Dans la tête de l’homme (s’il s’imagine « prendre », « posséder », « buter » la femme, alors il y a violence) ?
Dans la tête de la femme (quoique pense l’homme, tant que la femme ne perçoit pas de violence alors il n’y a pas violence) ?
Ou dans l’acte lui-même, simple et nu ?


Il y a à peu près un mois j’ai pris un pot avec ma pote Nawel à l’O.M. Café du Vieux Port. Nous avons discuté coureuses de caleçons. Elle me parlait de l’une de ses mamans d’élèves, bien sous tout rapport. Très investie dans la vie de l’école, très disponible et serviable, très sérieuse. Une maman bien quoi. Nawel était tombée de haut en entendant un quidam lui raconter qu’en son temps, la dite maman-qui-ne-l’était-pas-encore avait le feu au cul. Et Nawel de conclure sur la nécessité de faire attention, car ce genre de réputation peut nous poursuivre longtemps et nous disqualifier sur la durée. Nous prenions toutes deux la mesure du mal qu’un comportement de « coucheuse » peut faire à une femme, sur le moment et encore longtemps après. Nous condamnions ce comportement de coucheuse. Pas au nom de principes moraux (« tout le monde doit rester chastes »), pas au nom de principes sexistes (« une femme qui couche comme ça est une femme qui ne se respecte pas »), mais au nom de la nécessité de protéger ces femmes. Ca fait du mal, il faut le savoir, il faut prévenir ces femmes, et les protéger, il faut les empêcher de faire ça – les empêcher de se laisser faire ça.
En raisonnant de la sorte, nous intériorisons les normes viriles du « bon » comportement sexuel féminin. Nous intégrons les conditions du contrôle sexuel masculin sur les femmes.

Une femme qui aime faire l’amour doit-elle s’astreindre à la retenue pour se protéger elle-même ? Cela revient à se poser la question que j’énonçais tout à l’heure : la violence est-elle dans l’acte sexuel, dans la tête de l’homme, ou dans la tête de la femme ? Une femme qui aime faire l’amour et qui réussit à trouver des occasions de le faire souvent est-elle victime d’une violence ? Oui, dans la mesure où elle souffre des conséquences d’une réputation de femme facile (insultes, exclusion, risque de coups, de viols). La violence est donc dans des mots et des attitudes qui accompagnent son comportement sexuel, et non dans les actes sexuels (choisis, désirés) eux-mêmes. « Protéger » cette femme, ce n’est donc pas l’empêcher d’avoir ces rapports sexuels, mais lutter contre la profération de ces mots et l’adoption de ces comportements. Il me semble qu’en voulant empêcher les actes sexuels, nous opérons mentalement la projection de la « saleté » des jugements réprobateurs des autres, sur les actes de cette femme. Nous savons que cette femme n’est pas une salope, que l’immoralité n’est pas dans son comportement sexuel, mais dans les propos et les attitudes des autres sur elle. Et pourtant nous faisons comme si son comportement était sale et indigne. Peut-être aussi une autre considération entre-t-elle en jeu dans nos têtes (à Nawel et à moi) : la considération de l’état d’esprit des hommes qui font l’amour avec cette femme (qui aime faire l’amour). Si ces hommes pensent exercer une violence à son encontre (si, en faisant l’amour avec elle, ils pensent la baiser, profiter d’elle, coucher avec une salope), alors n’y a-t-il pas effectivement violence ? Il serait alors légitime de vouloir la protéger en empêchant ces relations sexuelles ?

Je ne sais pas. Il me semble, en tous cas, que ce qui se joue dans nos têtes de femmes (celle de Nawel, la mienne) est ambigu. Il me semble que sans que nous en soyons totalement conscientes, quelque chose de l’opprobre jetée par les autres rejaillit sur cette femme. Entre désir de protéger et tendance à condamner, nous ne sommes pas tout à fait claires.
Peut-être aussi ne sommes-nous- ou - je parle en mon nom, ne suis-je pas dupe de ce désir féminin. Comme si une volonté de faire l’amour souvent avec beaucoup d’hommes ne pouvait pas être totalement libre, totalement pure, qu’elle était forcément mêlée de violence, de contrainte, de malaise, de souffrance. C’est le jugement que j’ai opéré dans l’histoire de ma mère. Pour faire une chose pareille ou vouloir faire une chose pareille, elle était forcément malade, forcément en souffrance. Certes, ma mère était mariée et maman de deux enfants. Moralement donc, elle n’aurait pas dû avoir de relations sexuelles avec d’autres hommes. Mais c’est une chose de dire qu’il aurait été mieux qu’elle retienne son désir de faire l’amour avec d’autres hommes pour son mari, c’en est une autre de décréter que parce qu’elle ne s’est pas retenue, elle était malade et voulait se détruire elle-même (ou que c’était une salope, bien sûr). Mon propos n’est pas de dire que ma mère n’était pas en souffrance, et qu’elle ne voulait pas se détruire elle-même. Ce que je veux dire, c’est que je n’en sais rien. Que peut-être elle a fait ça parce qu’elle souffrait, mais que peut-être aussi que non.


Si l’homme pense exercer une violence sur la femme, que des mots ou actes peuvent être interprétés comme des violences par un tiers (c’est-à-dire s’il y a « quelque chose » : des insultes par exemple), mais que la femme ne pense pas subir une violence, y a-t-il violence ? Doit-on empêcher cet acte ? S’il y a violence mais que la femme réclame cette violence, doit-on laisser faire ? Faut-il poser que la femme ne la réclame pas vraiment ? Qu’elle n’est pas libre et ne sait pas ce qu’elle veut ? Comme dit Françoise Wilder, « Et si me perdre me va ? » Me perdre, me faire insulter, me faire pénétrer violemment, me faire frapper ?… Non. Je ne peux pas accepter cela. Je n’ai pas le bout de mes arguments, mais je ne peux pas.


Quand Dior et Théo sont venus passer la soirée à la maison, nous avons parlé strings. J’étais bouillamment contente de les / la revoir. J’avais mis ma tunique noire avec les broderies roses et rouges, et mes sandales thaïlandaises. Je m’étais parfumée et j’avais attaché mes cheveux en tirlis. J’ai enregistré en haut de ma tête le contact de ma joue avec la joue de Dior. J’avais fait une pile de crêpes, pour changer. Je fais toujours des crêpes quand il faut cuisiner. Avec mon magnifique mixeur, hop, quarante jolies crêpes élastiques et dorées, avec de microscopiques trous oranges.
Dior est pionne dans un collège de Marseille depuis plusieurs années. Elle prépare le concours de C.P.E. (conseillère principale d’éducation), et je suis sûre qu’elle exercera brillamment ce métier. (Brillamment, je me mets à parler comme mon père. Super bien quoi.) Elle nous a parlé de ces célèbres « Lolitas » de 13 ans qui portent des strings avec des pantalons taille basse. Elle nous disait son désarroi. Elle était fâchée contre les parents qui laissaient faire ça. Là encore, qui faut-il juger, qui condamner, qui protéger ? Les petites sont-elles des allumeuses, sont-elles manipulées, sont-elles en danger, se rendent-elles compte, mais se rendre compte de quoi exactement ?
Plus tard, j’ai demandé à Jadd ce qu’il en pensait. Est-ce que ça le choquait que de très jeunes filles portent des strings, et les laissent voir ? Il m’a répondu qu’elles pouvaient bien aller à l’école à poil si ça leur chantait, et que si elles se faisaient emmerder par des hommes, il faudrait condamner les hommes et non ces filles.

Par Ox
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Dimanche 8 janvier 2006

Le garçon est appelé à devenir un homme, à prouver sa virilité pour s’élever au statut d’homme (en s’arrachant à la nature – et à sa mère), tandis que la femme est tout simplement femme, elle naît dedans, elle est de prime abord tout ce qu’elle a à être, puisqu’elle colle à la nature ; elle ne s’arrache à rien.

Nous ne jouons pas dans la cour de l’histoire. Nous sommes tout juste dans les coulisses – dans la cuisine. Nous sommes des à côté, nous sommes des autres, nous sommes des accessoires.
On ne demande pas à la femme de prouver quoi que ce soit : elle est une femme.
La femme n’est pas d’abord un sujet, mais en rapport à et au service de. Elle n’est pas au centre de son monde. Le mec qui me lorgne au coin de la rue ne me jauge pas du regard avec agressivité et méfiance, comme un égal. Il ne jauge rien du tout dans son regard, il m’approprie. Il me fait objet. Je suis une femme.
Les violences qu’ont à subir les petits garçons, les jeunes hommes et les hommes au titre de leur virilité sont le prix à payer pour pouvoir se poser en sujets.


Il faut se demander quel est le prix des choses.
Je comprends la logique qui veut qu’il soit « plus facile » de vivre une vie de femme.
Elle se fonde sur une liste de facilités offertes aux femmes d’une part, de souffrances infligées aux hommes d’autre part ; de possibilités d’évitement pour les femmes, d’affrontements forcés pour les hommes.
De façon exemplaire : une femme peut choisir (ou : il est plus probable pour une femme d’avoir la possibilité de choisir) de ne pas travailler et de rester chez elle, de se consacrer à sa maison et ses enfants, de vivre une vie de femme au foyer. C’est presque impossible pour un homme.
Si je peux tout à fait comprendre cette proposition, c’est qu’il m’est arrivé, dans des moments de fatigue et d’usure mentale, de rêver à une telle vie : femme au foyer  (et bon débarras le labeur professionnel).
Je n’estime pas qu’il soit honteux ou lamentable de faire un tel choix. Jamais je ne mépriserai les femmes qui se sont engagées dans cette voie.

Seulement, il ne faut jamais perdre de vue le revers de cette médaille : s’il y a « possibilité d’un choix », ce n’est pas en situation de liberté pure et parfaite. L’autre face du choix, ce sont ces femmes qui restent chez elles sans l’avoir voulu. Ce sont celles qui l’ont choisi à rebours, parce qu’elles étaient tellement débordées par leur double journée qu’elles ne pouvaient plus faire autrement. Ce sont toutes ces femmes sous employées, contraintes de travailler à mi-temps parce que c’est tout ce qu’on leur offre, et qui voudraient travailler plus. Ce sont, aussi (puisque ça découle de la même logique), les écarts de salaires persistants. La difficulté pour une femme de monter les échelons hiérarchiques. Leur nombre ridicule aux postes de pouvoir et d’argent. Les doubles ou triples journées de celles qui préfèrent ne pas lâcher.


De façon générale, les facilités offertes aux femmes peuvent toutes se ranger sous une rubrique « possibilité d’être en retrait » : plus tranquille, car moins exposée aux défis, aux épreuves et jugements, aux affrontements, aux coups (une femme a le droit de dire qu’elle a peur). Toutes les facilités subsumées sous cette rubrique ont un prix : la difficulté à ne pas être en retrait. Il faut ainsi soit « se faire une raison » (et travailler à se satisfaire de son existence en coulisses), soit en faire trois fois plus qu’un homme pour marcher sur le devant de la scène.
A l’inverse les souffrances infligées aux garçons et aux hommes au travers des rituels de virilité sont le prix à payer pour avoir l’opportunité de marcher sur le devant de la scène.

La violence à laquelle sont confrontés les hommes est d’abord une violence entre égaux : sur le mode du défi, de la confrontation corps à corps ; la violence contre les femmes est une inquiétude permanente, sourde, diffuse, omniprésente.


Dans son livre Anatomie Politique Nicole-Claude Mathieu évoque les pratiques de scarification chez les Ibibio du Sud-Nigeria. Les jeunes femmes comme les jeunes hommes doivent subir cette épreuve particulièrement douloureuse, mais elle prend pour les unes et les autres des significations très différentes. Les hommes sont réputés apprendre par ce biais à se contrôler et se dépasser eux-mêmes ; la réussite de l’épreuve donne lieu à un rituel de glorification de soi. Plus ils supportent de souffrance, et plus ils s’affirment forts, courageux, dignes de considération voire d’admiration.
Les jeunes filles doivent en passer par là pour se marier, mais dans une mesure très codifiée. Une jeune fille dont la peau n’a jamais été scarifiée n’a pas le droit de se marier. A l’inverse, une femme qui porte de trop nombreuses traces de scarification ne trouvera pas de mari : si elle peut supporter un tel degré de douleur physique, elle fera une épouse trop indocile, battre n’aura aucun effet sur elle.
L’épreuve, pour les filles, fortifie la capacité de résistance au sens de supporter, brise la capacité de résistance au sens de refuser. Elles doivent pouvoir endurer la souffrance (comme contrainte, abandon, limitation), sans gagner de force pour refuser ou s’affirmer.


Posté sur un forum féministe :
« A Olive qui demandait : « à quand les règles pour les garçons? :-) », j'avais envie de dire :
"S'ils avaient leurs règles, on dirait d'eux qu'ils sont hyper courageux, que le sang c'est la vie, la force. Pendant cette période là, on s'émerveillerait qu'ils puissent être tout aussi performants et même plus. Ils diraient "j'ai mes règles" avec fierté. Et ce jour là, les femmes les serviraient encore plus, encore mieux, plus gentiment. […] En attendant ce grand moment, bonne nuit Olive !" »

Par Ox
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Lundi 9 janvier 2006

Mon père dit qu’il a été heureux, deux fois, d’apprendre qu’il aurait une fille, parce qu’il avait éprouvé qu’être un garçon, un jeune homme et un homme est difficile et douloureux.
Pourquoi pense-t-on qu’il est difficile d’être un homme (sous-entendu plus difficile d’être un homme que d’être une femme) ?


Les petits garçons grandissent le long d’un parcours d’obstacles. Ils doivent surmonter leurs peurs, se montrer courageux, forts (plus forts que les autres), ne pas pleurer, ne pas faiblir, exercer de la violence (à leur encontre et à l’encontre des autres). Toutes les manifestations concrètes (verbales et non verbales) de l’homophobie participent de cette violence spécifiquement dirigée vers et contre les hommes. (Mon père a subi des violences quand il était petit garçon et jeune homme, et cela parce qu’il était un petit garçon et un jeune homme (et non une fille et une jeune fille)).

Pourquoi les petits garçons et les jeunes hommes ont-ils à prouver, au prix de souffrances, leur virilité ? Que se passe-t-il s’ils échouent à surmonter leurs peurs, à endurer la souffrance, à résister, à affronter ?
Ils seront généralement insultés, ce qui donnera, selon les circonstances et l’âge des insultants : « bébé », « bébé cadum », « mauviette », « pédé », « pédale », « femmelette » – ou, beaucoup plus simplement, souvent entendu chez les petits : « Ouh la fille ! » S’ils ne parviennent pas à prouver leur virilité (au prix de souffrances), ils seront mis sur le même plan que les non-hommes : les homosexuels, les enfants, et bien sûr les femmes. Les enfants et les homosexuels sont pensés comme des femmes : c’est le côté féminin réel ou supposé (la pédale) des gays qui est en question, et femmes et enfants sont pensés dans une seule et même catégorie (la catégorie à protéger, la catégorie des faibles).
Ainsi si le garçon ne parvient pas à se dresser en homme, non seulement il est ramené au statut de femme, mais il subit des violences au titre de ce statut (appartenance au groupe des femmes).

A ce stade de la réflexion, un petit bond de côté permet d’esquiver une réelle interrogation sur la signification des rituels de virilité : il consiste à ramener la « faute » commise par le garçon qui se fait insulter à un franchissement des barrières de genre. En d’autres termes, ce n’est pas parce que ce garçon est assimilé à une femme qu’il est violenté (et, par conséquent, on ne peut pas dire que le statut de femme appelle en soi la violence), c’est uniquement parce que, étant homme, il ne fait pas l’homme. (Certains pourront dire qu’il « n’arrive pas à être un homme », qu’il « ne parvient pas à être ce qu’il est »). Selon ce point de vue, les problématiques féminine et masculine sont strictement symétriques : ainsi une femme qui fera le garçon manqué sera tout autant sanctionnée que le garçon que l’on traite de pédale.
Cette pensée n’est qu’en partie exacte. En effet, les femmes qui ne collent pas à leur identité sociale de sexe sont bien sanctionnées, et on pourrait trouver un pendant féminin à la liste d’insultes citée pour les hommes (insultes qui recouvrent tout un dégradé, du plus violent au plus euphémisé, du plus méprisant au plus innocent) : ce sont ces femmes « masculines » ou « pas féminines », les camionneuses, les gouines (qu’elles le soient effectivement ou non), auxquelles on pourrait peut-être ajouter les allumeuses et les salopes si l’on considère que l’attribut « retenue / pudeur » fait partie de la définition du rôle social de sexe féminin, mais c’est sans doute audacieux. Les garçonnes de la Belle Epoque (qui portaient des pantalons, se coupaient les cheveux courts et vivaient une sexualité relativement libre) ont été critiquées de façon très violente. Les accusations de « manque (absence) de féminité » sont aujourd’hui presque systématiques dans certains milieux quand il est question de femmes féministes.

A l'occasion du 8 mars, l'Express fait s'exprimer des hommes sur les femmes.
La palme revient à Alain Souchon :
«J'aime quand vous êtes sérieuses et extrêmement coquettes. Sérieuses dans les combats de femmes, que vous menez avec raison. Et coquettes parce que les filles trop féministes finissent par avoir les seins qui s'aplatissent, et c'est moche.»
http://www.lexpress.presse.fr/info/societe/dossier/femme/dossier.asp?ida=431993
(Ainsi pour Alain Souchon on peut être « trop » féministe, et quand on est « trop » féministe on devient laide (on a les seins qui s’aplatissent)).


On peut donc énoncer : oui, il est vrai que les hommes ne sont pas les seuls à être sanctionnés quand ils ne collent pas à leur rôle social de sexe. Les femmes le sont tout autant (même si, bien sûr, sanctions, insultes et violences se disent et se font en des formes différentes – ça ne saurait être autrement). Mais ce semblant de symétrie est trompeur.
Ce n’est pas la différence entre les modes de sanction qui importe ici (on pourrait dire que les sanctions semblent plus redoutables pour les hommes (ce que notait papa), mais ce n’est pas l’essentiel). C’est la différence et la dissymétrie abyssale entre les rôles sociaux de sexe féminin et masculin et, par voie de conséquence, la forme d’incorporation de ces rôles qui est attendue de la part des hommes et des femmes qui sont fondamentales.
Je m’explique : les hommes doivent prouver qu’ils sont bien des hommes. D’où l’importance de cette injonction : « Sois un homme ». Ils se dressent en hommes, s’élèvent au statut d’homme sur un mode actif : ils s’emparent (par le moyen d’une violence exercée sur les autres mais d’abord et surtout sur eux-mêmes) du statut d’homme. C’est une conquête. Les femmes à l’opposé doivent assumer leur identité de femme, reconnaître et assumer leur féminité. On entend rarement « Sois une femme », et l’on pourrait penser que c’est parce qu’il n’y a rien à faire pour « être une femme » : c’est comprendre tout de travers. Il y a bien un effort, un travail à faire pour « devenir une femme », se conformer à ce rôle plus ou moins précisément défini, qui est celui d’une femme dans une société X. Seulement ce travail n’est pas pensé, dit et vécu sur le mode d’une appropriation active, d’une conquête, d’un défi ; il se pense dans la continuité d’une part avec le monde de l’enfance, d’autre part avec ce qui peut être conçu comme une nature de la femme (nature ontologique, et / ou nature biologique). Sur le mode de la résignation.


« La structure œdipienne de l’inconscient constitue la matrice de la théorie psychanalytique. Elle répartit les positions du père, de la mère, de la fille et du fils, et détaille le long périple à travers lequel chacun apprend à assumer sa réalité sexuée, ou plutôt à s’y résigner s’agissant de la fille. La loi du père, en interdisant la possession de la mère, premier objet du désir, qui devra se reporter sur une autre femme, et sur l’autre sexe pour la fille, inaugure l’accès à la maturité et à la capacité du symbolique, à travers l’épreuve de la castration. La position de chaque sexe s’articule à sa configuration morphologique. La fille est autre que le garçon en étant moins, privée qu’elle est de ce pénis qui lui manque, dont elle a « envie », et dont elle ne trouve qu’un pâle succédané dans le clitoris. Le sexe féminin est défini négativement par rapport au sexe masculin. Devenir une femme c’est accepter de n’être pas un homme, à travers un laborieux itinéraire dont nous ne retracerons pas les péripéties. » (p.370)

Différence et différend. La question des femmes en philosophie.

Françoise Collin, In « Histoire des femmes en Occident. » Tome V : le XXe siècle.

Par Ox
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Jeudi 2 mars 2006

 

 

  
 

 

Firmin descend l’escalier en bois de la maison de location. « Ca pue dans la salle de bain, c’est dégueulasse. » Bouche tordue en signe de dégoût. Quelqu’un (qui ?) en donne la raison. (Peut-être un lavabo bouché, une fenêtre ouverte sur un champs de purin, une bouteille de Destop en perdition. Je ne me rappelle plus.) (Une raison, en tout cas, qui n’avait rien à voir avec le corps de quiconque dans la maison). Firmin : « Je croyais qu’il y en avait une qui avait ses règles et qui avait mis ça dans la poubelle. »


 

  Neuf ans : je n’avais jamais eu de règles. Cela devait-il avoir une odeur ? Une odeur dégoûtante, pétrifiante, un odeur à vomir, une odeur de purin et de cheveux en décomposition dans un conduit de lavabo bouché ? Malaise. Je réponds à Firmin : une sorte d’amas de phrases avalées, sous des yeux noirs et un front plissé, à base de «  n’importe quoi je vois pas comment du sang ça peut puer ». (Car on parle de moi – personne ne le dit mais les gens savent : je suis un être à règles.) Clouage de bec par Firmin. Trois mots secs. Je n’ai pas à lui parler sur ce ton-là et si j’ai un problème je vais me calmer ailleurs.


 

  Des cris, des larmes, l’hystérie tambour battant. Les « aboiements ». Combien de fois mon père m’a-t-il demandé, de sa voix calme, lasse, d’« arrêter d’aboyer » ? Je lui répondais « je ne suis pas un chien ». C’étaient les jappements yorkshiresques, excessifs bourdonnants assommants - hystériques ridicules désespérés de l’impuissance. Celle qui n’arrive pas à trancher dans le vif, qui se sent écrasée sous la chaussure et veut protester.


 

 Le grotesque du jappement agressif ravalé, qu’on contrôle mal, les tremblements et déraillements dans la voix. Des larmes de rage qu’on n’arrive pas à apaiser. Les vagues tourbillons qu’on ne parvient pas à aplanir, mais ni ne donnent aucune force, aucune confiance, aucune stature pour poser sa voix, trouver ses mots, être écoutée, avoir raison.


 
  J’ai découvert bien plus tard qu’il y était des maisons dans lesquelles on laissait le paquet de vania pockets dans les chiottes de famille, en plein jour, au su et vu de tout le monde. Chez moi, on les planquait sous les lits. On gagnait les toilettes avec la vania pliée en huit au fond de la poche de son jean. La serviette sale, on la mettait à la place de la propre au fond de la poche, on sortait subrepticement des toilettes pour se faufiler l’air de rien dans la cuisine, d’un geste vif, rapide, discret, l’oreille alerte et l’œil à l’affût en direction de la porte – que personne ne rentre, personne ne voie, personne ne sache – on enfournait la serviette au fond de la poubelle, sous un paquet de détritus, que surtout personne ne la voie dépasser. Planquée. L’impression d’avoir fait une putrescente faute. Honte.

 


 

 

 

 Extrait de l'ouvrage du Dalai Lama,

 

  "Comme la lumière avec la flamme":

 

 

"L'attirance pour une femme vient surtout
De la pensée que son corps est pur
Mais il n'y a rien de pur
Dans le corps d'une femme

 

De même qu'un vase décoré rempli d'ordures
Peut plaire aux idiots
De même l'ignorant, l'insensé
Et le mondain désire les femmes.

 

La cité abjecte du corps
Avec ses trous excrétant les éléments,
Est appelée par les stupides
Un objet de plaisir."

 

 

 

 

Par Ox
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Dimanche 9 avril 2006
 


J’avais entrepris de lire Totalité et Infini d’Emmanuel Lévinas. J’avais envie de renouer avec la philosophie, mais de l’intérieur : pas par volonté d’érudisme (esprit encyclopédique : connaître, savoir, faire des liens), mais comme pour méditer. Je voulais moins savoir ce qu’avait pensé et écrit Lévinas que suivre, de l’intérieur, son cheminement intellectuel pour me penser, moi, en face de la mort (la totalité, l’infini, l’existence ; le désir, la volonté, Dieu, la liberté, l’autre, la corporéité, la joie, l’être.)

 J’appréhendais les premiers chapitres avec attention et patience, lentement, ligne par ligne, le front baissé. Et toujours, avec ce désir de m’impliquer tout entière dans chaque phrase, chaque énoncé : c’était de moi qu’il s’agissait.

 J’avançais avec prudence, circonspection et implication. Pour chaque paragraphe lu, je me demandais où je me situais. Si je pouvais comprendre et ressentir de l’intérieur ce qui m’était dit (car, moi aussi, j’étais un être humain, j’étais dans le monde, j’allais mourir). Je franchissais les premiers chapitres.

 Je me laissais absorber peu à peu par le texte. Je plongeai plus profond. J’étais de moins en moins sur mes gardes. Lévinas me tendait la main par dessus ses mots. Je hochais la tête en signe de compréhension – d’accointance.

 Parfois je ne comprenais pas, et d’autres fois il me semblait saisir exactement ce à quoi il se référait. Je le comprenais dans mon esprit, et dans ma vie. « De l’intérieur. »

  Et puis je suis arrivée à la section IV. A la page 284. Et le philosophe s’est mis à me parler de « la femme ». « Le féminin ». « L’autre ». Et j’ai compris que les 283 pages qui précédaient ne m’étaient pas destinées. On ne parlait pas de moi. On parlait en général, du général. De l’Homme. Quelques chapitres étaient consacrés dans la section IV au problème du féminin.


 C’est un frisson de rage (de rage, de peur, de tristesse) qui m’a parcourue.
 J’ai balancé le livre. Je ne suis pas allée jusqu’au bout. Je ne l’ai jamais rouvert.
 J’ai juste eu le temps de noter, en tournant fébrilement les pages de la quatrième et dernière section, qu’un chapitre s’intitulait « La Filiation » et qu’il n’y était question que de pères et de fils.


 Ce n’était pas que de la colère. Un sentiment de trahison, aussi. Et une immense tristesse.

 


   « Les nègres sont différents (les blancs sont, tout court), les Chinois sont différents (les Européens sont), les femmes sont différentes (les hommes sont). Nous sommes différentes : c’est un trait fondamental ; nous sommes différentes comme on peut " être retardataire " ou bien " avoir les yeux bleus ". Nous réussissons le tour de force grammatical et logique d’être différentes toutes seules. Notre nature c’est la différence. »
 Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature.
Colette Guillaumin.

Par Ox
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Lundi 10 avril 2006

« Soyons chacune, aujourd’hui, maintenant, un individu entier : plus de fragments, plus d’essence des femmes (la féminité), plus de merveilleux petits animaux incompréhensibles mais en fait très bien compris puisque créés de toutes pièces par eux : qu’ils ne rencontrent que des blocs. Je suis venue créer avec vous un bloc. Je suis venue me changer en pierre. » 

Le Torchon brûle, n°0, p.19.

Par Ox
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Mercredi 10 mai 2006


« Nous ne sommes pas seulement opprimées en tant que femmes, nous sommes opprimées par le fait de devoir être des femmes ou des hommes selon le cas. Mon sentiment personnel est que le mouvement féministe doit rêver à bien plus encore qu’à l’élimination de l’oppression des femmes. Il doit rêver à l’élimination des sexualités obligatoires et des rôles de sexe. Le rêve qui me semble le plus attachant est celui d’une société androgyne et sans genre (mais pas sans sexe) où l’anatomie sexuelle n’aurait rien à voir avec qui l’on est, ce que l’on fait, ni avec qui on fait l’amour. »


 

 

 

 

Gayle Rubin, « L’économie politique du sexe :

 

transactions sur les femmes et systèmes de sexe / genre ».

Par Ox
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Samedi 27 mai 2006

L'autre matin.

L’autre matin j’allais à l’école à pieds, comme tous les matins. Je descends le long escalier serpentin de Joséphin. En bas de l’escargot, je jette un regard en arrière – comme tous les matins. Je traverse une première rue. J’en traverse une deuxième. Là, dans cet embrouillamini de carrefours chaotiques, le feu est vert et le soleil brûle. Un rayon m’arrive droit dans l’œil.

Troisième carrefour. Le feu est rouge et le petit bonhomme aussi. Je décide de poser mon sac et je lorgne le ciel, pour attendre le bonhomme vert. Une voiture blanche, une bleue. Un gros camion de pompiers.

 

J’enlève mon pull. Je tire sur mes manches roses avec le soleil sur le nez. Devant ça klaxonne ; le monsieur de la voiture blanche se retourne ; quoi, le feu est passé au vert ?

Non, c’est juste le gros vieux con dans le camion de pompier qui me fait signe d’enlever le reste avec de grands gestes obscènes.

Par Ox
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