Quand je suis partie à Petite Lune faire un « chantier de jeunesse », en juillet 1999, j’ai rencontré une fille qui s’appelait Sylke. Elle était rousse, couverte de tâches de rousseurs. Elle était très jolie. Elle habitait dans le Nord, dans un foyer pour mineures. Elle ne parlait que par allusions des raisons qui l’avaient amenée dans ce foyer, où elle était sous tutelle et sous surveillance de la loi. Aux références à la maltraitance, au détour d’une phrase, se mêlait les bribes de « grosses bêtises » qu’elle évoquait en roulant des yeux. On était devenues assez proches. Je l’aimais beaucoup. Quand je suis sortie avec Julien nous nous sommes éloignées. Julien m’a dit qu’il pensait qu’elle était amoureuse de moi. Je ne sais pas s’il avait raison. A l’époque je ne pensais pas, plus ou pas encore à ça. Ca m’était passé complètement au-dessus de la tête. Elle avait une forte personnalité, une voix grave, elle rigolait beaucoup, faisait le clown, parfois elle m’intimidait. Julien disait qu’elle était mythomane. Moi je me foutais de savoir si elle l’était ou non. Je me foutais de savoir si ce qu’elle me racontait était vrai, ce qui m’importait, c’était qu’elle me le raconte, et que je l’écoute. Je n’avais pas l’impression qu’elle se moquait de moi – quand bien même tout aurait été faux. Si elle avait besoin de me raconter ça, il fallait que j’accueille tout. Je me disais que je ne la reverrai peut-être jamais, que ça ne changeait strictement rien si c’était vrai ou faux. Je ne l’ai plus jamais revue.
Elle.
Le mensonge est une autre façon de se taire, un pis-aller, une façon de survivre quand même, car pour vivre on a besoin de parler – un peu au moins. Mais si on raconte n’importe quoi ça fait moins peur.
Brouiller beaucoup de pistes sur le disque dur de sa tête. Elle ne sait plus qu’elle a dit ce qu’elle a dit. Et parfois, qu’elle a fait ce qu’elle a fait. Je crois qu’elle a un peu le sentiment d’être persécutée. Qu’on lui veut et fait du mal, qu’on ne la regarde pas, qu’on lui marche dessus, et qu’on s’en fout.
Quand elle parle de son symptôme « des mots », elle ne parle ni de son impuissance à dire, ni de ses petits arrangements avec la réalité. De cela, il n’est jamais question. Mais une manie qu’elle a, dit-elle, de toujours et infiniment jouer avec les mots. La passion et l’obsession des jeux de mots. Comme, par exemple, taire – terre : se mettre en taire quand son père est mis en terre.
Elle ne vise pas seulement cela quand elle parle de « sa place ». Elle parle de légitimité, de place où l’on assoit, où l’on reste, d’où l’on parle et où l’on existe. D’espace où respirer et de sol sous les pieds. Elle me dit qu’elle a toujours l’impression que les autres ont raison, qu’ils savent mieux qu’elle, qu’ils savent pour elle. Elle se tait, plie l’échine. Elle ne connaît pas la mesure de son droit à exister et à parler, à choisir ; elle pense qu’elle doit se tromper, se perdre, que oui, sûrement, les autres savent mieux qu’elle. Je lui demande timidement à quoi elle pense quand elle dit cela.
…………..
Mon cœur se sert. Les mots se collent dans ma tête, ils restent serrés contre mes dents et je ne les souffle pas, je me tais et j’attends juste ce qui vient après. Dans cette phrase dort toute ma peine.
Elle dit qu’à force de rebondir à l’infini de mot en mot, en se bornant au jeu et en ne dépassant jamais la surface du mot, elle ne peut pas avancer. Elle tourne en spirale, saute de mot en mot comme une grenouille – sur des nénuphars rigolos, mais vides. Elle a tellement joué avec ces mots, qu’ils ne livrent plus rien, juste de la musique. Ils ont été vidés de leur charge émotive, de leur violence. C’est ce que maman me dit.



"Ox, c'est la bestiole sous la capuche."