Régulièrement, je me suis dit que Jadd devrait être avec quelqu’un d’autre que moi. Une femme sûre d’elle, plus grande, plus posée dans la vie, avec son centre de gravité à l’intérieur d’elle et pas à voleter partout autour de son nez comme un papillon, ni derrière elle tiré en laisse. Une femme qui serait solide. Qui saurait penser par elle-même, qui aurait une pensée qui résiste comme de l’élastoplasme. Qui corps qui résisterait, lui aussi. Un corps plus grand et plus musclé que le mien. Une femme qui se tiendrait droite. Qui saurait dire qu’elle est une femme et n’aurait pas envie de mourir de rire en entendant ce nom, de rire de gêne et de « non mais vous devez faire erreur moi je suis juste un dou. » Une femme qui ne serait pas un dou.
Qui se tiendrait à égalité avec lui, parfois front contre front. Une femme qui pourrait l’aider. Qui ne chercherait pas le mode d’emploi quand Jadd ne va pas bien, qui se conduirait naturellement, selon ce qu’elle est, ça viendrait tout seul, elle saurait ce qu’il faut faire. Elle serait juste là, présente, mais comme une autre personne, entière, à côté de lui. Pas comme une girouette ou une bestiole de nuit qui colle à la lumière, pas comme un verre à moitié vide qui cherche à se remplir, qui frémit d’angoisse quand il sent les courants d’air le traverser. Pas comme moi.
Je me dis que je lui rends la vie impossible. Que je l’use jusqu’à la corne. Il me dit parfois que je ne l’aide pas. Que je ne peux pas l’aider. Que je comprends rien. Que je ne comprends même pas où il veut aller. Que je ne peux pas le faire grandir dans sa vie. Que c’est toujours lui qui doit me porter. Je bafouille pardon. Oui c’est vrai, décidément je suis trop pourrie. Faudrait que je me trouve un mec pourri. Ou plutôt que je reste seule, je préfèrerai s’il vous plaît si c’est possible… Je veux pas déranger.
Comment faire pour accepter qu’on prend de la place et qu’on a le droit de la prendre ? A pas vouloir prendre de place, j’en prends trois fois plus que tout le monde. Je me dis que je ne vaux rien, et je passe ma vie à regarder le nombril du rien ; je dis que je ne mérite pas d’attention et j’accapare l’attention de tous ; je guérois, contre le monde, de l’intérieur et de l’extérieur ; mes angoisses me donnent des coups de becs, j’expédie le poil à gratter sur le dos du monde, je contre-dis, je réplique, je boude, je fais la gueule, je ris pas, je blesse, et je m’en vais - triste.



"Ox, c'est la bestiole sous la capuche."