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Epicerie à bricoles. Collages en stock, phrases à tiroirs, anecdotes nocturnes et papillons.

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La langue visqueuse d'Elisabeth Badinter (1).

 
J’ai fait glisser mon nez le long des étagères de la salle à manger d’Argenteuil. Il est tombé (mon nez) sur un petit poche d’Elisabeth Badinter : son célèbre essai « XY. De l’identité masculine » – monument de philosophie s’il en est. Connerie en spray, gel cent pour cent tartrant d’incompétence débilitante. Lamentables épopées de sexisme en tranches molles. Terreur (de ma pensée entartrée). Malaise (c’est mon genre à l’intérieur qui proteste – vigoureusement insultée mon identité de sexe tambourine à l’intérieur et laboure mon estomac. Envie de vomir).

 Bilan.

 La vision qu’E.B. se fait du monde contemporain (occidental) ne laisse pas d’être déroutante. On lit tout simplement sur la quatrième de couverture (première phrase) : « Le mouvement des femmes a fait voler en éclats toutes les idées traditionnelles sur virilité et féminité. »

 Non, les femmes ne sont aujourd’hui pas du-tout-du-tout plus associées à la conception et l’élevage des enfants que les hommes ; elles ne prennent pas du-tout-du-tout plus en charge les tâches ménagères que les hommes ; elles ne sont absolument pas moins payées que les hommes, ni moins présentes aux postes de direction, pas du tout plus orientées vers les filières littéraires et les emplois de services, pas du tout sur-représentées dans les secteurs des soins aux enfants, aux vieux et aux malades, pas plus que dans les branches consacrées à l’accueil et à la représentation de soi– autant d’activités, d’ailleurs, pas du tout associées aux femmes dans l’imaginaire ; elles occupent bien sûr la moitié des sièges de l’assemblée nationale et du sénat, institutions démocratiques assurant la représentation de l’ensemble des citoyens français ; les hommes sont aujourd’hui autant tués par leurs compagnes que les femmes par leurs compagnons, et sont tout autant violés ; d’ailleurs Laurent Fabius n’a pas du tout demandé à Ségolène Royal qui garderait les enfants – tout cela a volé en éclats : ça saute aux yeux (attention aux éclats d’obus).

 E.B. consacrera toute son énergie, sa bonne volonté, le tranchant de ses quatre neurones et demis et les 319 pages de sa scatologique réflexion à démontrer, avec une candeur presque touchante, que « les idées traditionnelles sur virilité et féminité » n’ont rien perdu de leur mordant ni de leur actualité. Continuité de la femme avec la Nature, définition exclusive par la maternité réelle ou possible, nécessaire arrachement de l’homme au monde gluant et menaçant des femmes - que du bonheur.

  E.B. pose une relation d’asymétrie entre le devenir femme du bébé femelle et le devenir homme du bébé mâle : « Etre un homme implique un travail, un effort qui ne semble pas être exigé de la femme. » La catégorie femme est pensée (interprétée, recouverte de significations, symbolisée) en continuité avec la nature, et en lien avec le pôle de la passivité. La catégorie homme est au contraire construite en opposition avec la nature, en lien avec la Culture (on s’arrache à la nature pour s’affirmer homme) et en lien avec l’activité. Nous sommes d’accord sur ce constat. Le problème réside dans ce glissement incessant et implicite – et dont E.B. n’est même pas consciente, semble-il – de la signification à la réalité.

 La signification qui colle, dans notre civilisation, à la catégorie femme (ou à la catégorie homme) est un amas relativement cohérent et fonctionnel de sens, de symboles, de relations – un amas culturellement construit (dans l’exacte mesure où, pour Edward Sapir, la culture est un système de communication, et donc un ensemble de significations. La culture est « le processus à travers lequel les significations sont culturellement et historiquement construites ». La culture est, dans cette tradition de pensée, un système de sens – Sapir était originellement linguiste). La pente qui mène de la signification (culturelle, historique, construite) à l’en soi est glissante. E.B. ne résiste pas au savon – ne tente même pas d’y résister : pour elle c’est purement et simplement la même chose.

 La catégorie femme est pensée en continuité avec la nature et la passivité. La catégorie homme est pensée en lien avec la culture et l’activité. Je m’interroge : faut-il en déduire qu’une femme est effectivement par nature plus passive (molle, lascive, abrutie ; qui reçoit – le pénis d’abord (la femme est en dessous écrasée immobile), la petite graine ensuite (elle est le sac dans lequel l’homme plante puis fait grandir sa semence, le ventre dans lequel ça pousse)) ? Faut-il en déduire que la femme est effectivement plus proche de la nature (des plantes, des animaux, du climat, des mystères du ventre de la terre – de la sorcellerie) et plus éloignée de la culture (de la pensée construite) ? Faut-il en déduire qu’il est effectivement « plus facile » de devenir une femme aujourd’hui en France, car c’est devenir quelque chose de proche de ce que l’on est naturellement, au début ? E.B. prend tout bonnement ces significations (culturelles, construites, sexistes) for granted.

 Je rigole (orangé) quand je lis « Le jour des règles vient naturellement, sans effort sinon sans douleur, et voilà la petite fille déclarée femme pour toujours. » Madame Badinter, comme des milliers de jeunes filles et femmes en France en 2005, je n’ai jamais eu mes règles sinon de façon non « naturelle ». Que de douleurs, de prises de tête, d’angoisses, de nuits à ne pas dormir… Je suis là pour prouver s’il en était besoin qu’avoir ses règles n’est pas un fait de nature, ou plutôt qu’avoir ses règles ne dit rien en soi, n’a pas de signification en soi tant que les hommes ne se saisissent pas de ce fait. Il n’est aucun fait naturel, chez l’homme, qui ne soit profondément informé par la culture (de même qu’une paire de couilles n’a pas de signification en soi, que deux chromosomes sexuels n’ont pas de signification en soi).

 « Les chercheurs culturalistes ont beaucoup contribué à éliminer les confusions entre ce qui relève de la nature (chez l’homme) et ce qui relève de la culture. Ils ont été très attentifs aux phénomènes d’incorporation de la culture, au sens propre du terme, montrant que le corps lui-même est travaillé par la culture. La culture, expliquaient-ils, « interprète » la nature et la transforme. Même les fonctions vitales sont « informées » par la culture : manger, dormir, copuler, accoucher, mais aussi déféquer, uriner, et encore marcher, courir, nager, etc. Toutes ces pratiques du corps, absolument, semble-t-il, naturelles, sont profondément déterminées par chaque culture particulière, ce que Marcel Mauss, de son côté, démontrera en 1936 dans son étude sur les « techniques du corps » : on ne s’assoit pas, on ne se couche pas, on ne marche pas de la même manière d’une culture à une autre. Chez l’être humain, on ne peut observer la nature que transformée par la culture. » (La Notion de culture dans les sciences sociales, Denys Cuche, p.42.)

 C’est parce que ce fait nu – « avoir ses règles » – est investi d’une signification (culturelle / sociale), et d’une signification très forte, que peut-être je n’ai pas eu mes règles, qu’en tout cas cela a provoqué tant de souffrances en moi (car cela n’est pas, dans notre civilisation, anodin : c’est la marque symbolique de l’être-femme).

 E.B. inverse tout simplement la chaîne logique : dans notre civilisation, la catégorie femme est pensée en lien avec la nature et la biologie, et en particulier en rapport avec la maternité : la femme est d’abord et avant tout une matrice et une machine de reproduction. Pour cette raison, le fait d’avoir ses règles – signe extérieur que la personne devient fertile, peut enfanter – se voit investi d’une signification puissante : avoir ses premières règles c’est devenir une femme (dans le système culturel qui est le nôtre). (Une jeune fille qui n’aura pas ses règles sera donc fortement déstabilisée.)

 Ce que E.B. déboîte en : nous savons, nous constatons, c’est un fait que (point de départ) : avoir ses premières règles c’est devenir une femme. Par conséquent, devenir une femme est facile et vient naturellement.

  Problème : ne voulant manifestement pas réaliser cet effort, estimé trop important et trop douloureux, d’ « accepter d’être une femme » (version féminine du « se dresser en homme »), je n’ai pas vu venir mes premières règles (ni mes secondes, ni mes troisièmes, ni mes…) Où l’on constate qu’être ou devenir une femme, c’est nécessairement bien plus qu’avoir du sang dans la culotte tous les 28 jours, bien plus qu’être un ventre qui peut enfanter. Etre une femme ou devenir une femme, c’est être étiquetée et socialement repérée comme femme et se voir assigner une identité de sexe féminine (identité globale, aux contours certes plus larges qu’une patte d’arachnide, mais pas plus qu’un dos de crocodile).

 Je n’ai sans doute pas eu très envie de devenir cette proie sans cesse offerte aux dents des loups de petits chaperons rouges, offerte aux insultes des passants munis de paires de couilles, offerte aux avances de tout ceux à qui cela plairait. D’être ce trésor fragile toujours un peu plus faible que cette autre moitié de l’humanité. D’être cette créature à laquelle il est en permanence commandé de prendre soin d’elle, de se mettre en valeur, de se mettre en vitrine – mais pas trop, périlleux équilibre sur le fil duquel se tenir, pour ne pas être fracassé contre le mur de celles qui allument –mortel péché. D’être ce corps qui doit sourire mais pas trop, se laisser regarder mais ne pas regarder, se laisser admirer mais ne pas aguicher, être élégante mais ne pas s’abandonner, plaire mais ne pas coucher, accepter les avances pour coucher mais ne pas coucher, décorer le paysage de sa présence affriolante mais ne pas provoquer – baisser les yeux.

  J’aurais voulu être ce héros impersonnel qui incarne l’Humanité dans son entier et qui est toujours un mâle, j’aurais voulu être ce cas général et non point cet exemple particulier, j’aurais voulu avoir la voiture et la femme (et qui, en fait, profondément, ne le voudrait pas ? On m’a laissé le temps d’un éclair d’entrapercevoir la grosse voiture 55 cheveux et la belle brune douce au sourire rouge et tendre : j’avais vu, c’était trop tard, moi aussi je voulais ça, je voulais pareil que les autres, là.)

 Certes, ne pas avoir mes premières règles ne m’a nullement épargné tout cela. C’était néanmoins une manière d’affirmer le robuste poing que je comptais mettre dans la gueule à la féminité ; le puissant coup de hanche par lequel je me décalais, je m’écartais, je crachais (dans ma soupe) ; le canard dans la symphonie de la féminitude. Une révolte somatique bien contre-productive, et que 80% de mon être aurait préféré éviter – et préfère encore.

  Etre une femme, ce n’est nullement avoir des règles. Etre une femme c’est être socialement repéré et identifié comme femme dans ses interactions avec autrui. De quoi il ressort, avec une évidence aveuglante, que je suis bien une femme.

 Je lis la citation de Philippe Djian, page17, et un filet de sueur glacé descend le long de mon dos : « Je crois que je peux comprendre à quoi sert une femme, mais un homme, à quoi sert-il au juste ? »

 Stupeur. Mais à quoi sert donc une femme ?     

« Les êtres dont l’existence dépend, à vrai dire non pas de notre volonté, mais de la nature, n’ont cependant, quand ce sont des êtres dépourvus de raison, qu’une valeur relative, celle de moyens, et voilà pourquoi on les nomme des choses ; au contraire, les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, autrement dit comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui par suite limite d’autant toute faculté d’agir comme bon nous semble (et qui est un objet de respect).Ce ne sont donc pas là des fins simplement subjectives, dont l’existence, comme effet de notre action, a une valeur pour nous ; ce sont des fins objectives, c’est-à-dire des choses dont l’existence est une fin en soi, et même une fin telle qu’elle ne peut être remplacée par aucune autre, au service de laquelle les fins objectives devraient se mettre, simplement comme moyens. […] L’impératif pratique sera donc celui-ci : Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Emmanuel Kant, Fondements de la Métaphysique des Mœurs (1785), p.294.
 

Les trois religions monothéistes peuvent, dans une certaine tradition d’exégèse et de pensée, être interprétées comme suit : tout être humain en ce monde, quel qu’il soit, ne sert proprement à rien. Son existence ne remplit aucune fonction. Il n’est l’engrenage d’aucune machine plus grande que lui. Il n’est utile à rien ni à personne. Il est à lui même sa propre fin. Sa présence et son existence ici bas, son être se suffisent à eux-mêmes : il lui suffit d’être, simplement, pour avoir en même temps sa raison d’être. Car il est, lui, une création et une image de Dieu. Chaque être humain est unique, irremplaçable, incommensurable, et sous un certain rapport infini ; chaque être humain a une raison d’être simplement parce qu’il est, lui.


 « Je crois que je peux comprendre à quoi sert une femme, mais un homme, à quoi sert-il au juste ? »

 La femme sert à quelque chose.

 Elle remplit une fonction déterminée.

 L’homme lui est mis face à l’absurde de la condition humaine. Il éprouve le vertige de la liberté.
 

 
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