J’avais entrepris de lire Totalité et Infini d’Emmanuel Lévinas. J’avais envie de renouer avec la philosophie, mais de l’intérieur : pas par volonté d’érudisme (esprit encyclopédique : connaître, savoir, faire des liens), mais comme pour méditer. Je voulais moins savoir ce qu’avait pensé et écrit Lévinas que suivre, de l’intérieur, son cheminement intellectuel pour me penser, moi, en face de la mort (la totalité, l’infini, l’existence ; le désir, la volonté, Dieu, la liberté, l’autre, la corporéité, la joie, l’être.)
J’appréhendais les premiers chapitres avec attention et patience, lentement, ligne par ligne, le front baissé. Et toujours, avec ce désir de m’impliquer tout entière dans chaque phrase, chaque énoncé : c’était de moi qu’il s’agissait.
J’avançais avec prudence, circonspection et implication. Pour chaque paragraphe lu, je me demandais où je me situais. Si je pouvais comprendre et ressentir de l’intérieur ce qui m’était dit (car, moi aussi, j’étais un être humain, j’étais dans le monde, j’allais mourir). Je franchissais les premiers chapitres.
Je me laissais absorber peu à peu par le texte. Je plongeai plus profond. J’étais de moins en moins sur mes gardes. Lévinas me tendait la main par dessus ses mots. Je hochais la tête en signe de compréhension – d’accointance.
Parfois je ne comprenais pas, et d’autres fois il me semblait saisir exactement ce à quoi il se référait. Je le comprenais dans mon esprit, et dans ma vie. « De l’intérieur. »
Et puis je suis arrivée à la section IV. A la page 284. Et le philosophe s’est mis à me parler de « la femme ». « Le féminin ». « L’autre ». Et j’ai compris que les 283 pages qui précédaient ne m’étaient pas destinées. On ne parlait pas de moi. On parlait en général, du général. De l’Homme. Quelques chapitres étaient consacrés dans la section IV au problème du féminin.
C’est un frisson de rage (de rage, de peur, de tristesse) qui m’a parcourue.
J’ai balancé le livre. Je ne suis pas allée jusqu’au bout. Je ne l’ai jamais rouvert.
J’ai juste eu le temps de noter, en tournant fébrilement les pages de la quatrième et dernière section, qu’un chapitre s’intitulait « La Filiation » et qu’il n’y était question que de pères et de fils.
Ce n’était pas que de la colère. Un sentiment de trahison, aussi. Et une immense tristesse.
« Les nègres sont différents (les blancs sont, tout court), les Chinois sont différents (les Européens sont), les femmes sont différentes (les hommes sont). Nous sommes différentes : c’est un trait fondamental ; nous sommes différentes comme on peut " être retardataire " ou bien " avoir les yeux bleus ". Nous réussissons le tour de force grammatical et logique d’être différentes toutes seules. Notre nature c’est la différence. »
Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature.
Colette Guillaumin.