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Epicerie à bricoles. Collages en stock, phrases à tiroirs, anecdotes nocturnes et papillons.

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Il est plus facile d'être une femme (1).

Mon père dit qu’il a été heureux, deux fois, d’apprendre qu’il aurait une fille, parce qu’il avait éprouvé qu’être un garçon, un jeune homme et un homme est difficile et douloureux.
Pourquoi pense-t-on qu’il est difficile d’être un homme (sous-entendu plus difficile d’être un homme que d’être une femme) ?


Les petits garçons grandissent le long d’un parcours d’obstacles. Ils doivent surmonter leurs peurs, se montrer courageux, forts (plus forts que les autres), ne pas pleurer, ne pas faiblir, exercer de la violence (à leur encontre et à l’encontre des autres). Toutes les manifestations concrètes (verbales et non verbales) de l’homophobie participent de cette violence spécifiquement dirigée vers et contre les hommes. (Mon père a subi des violences quand il était petit garçon et jeune homme, et cela parce qu’il était un petit garçon et un jeune homme (et non une fille et une jeune fille)).

Pourquoi les petits garçons et les jeunes hommes ont-ils à prouver, au prix de souffrances, leur virilité ? Que se passe-t-il s’ils échouent à surmonter leurs peurs, à endurer la souffrance, à résister, à affronter ?
Ils seront généralement insultés, ce qui donnera, selon les circonstances et l’âge des insultants : « bébé », « bébé cadum », « mauviette », « pédé », « pédale », « femmelette » – ou, beaucoup plus simplement, souvent entendu chez les petits : « Ouh la fille ! » S’ils ne parviennent pas à prouver leur virilité (au prix de souffrances), ils seront mis sur le même plan que les non-hommes : les homosexuels, les enfants, et bien sûr les femmes. Les enfants et les homosexuels sont pensés comme des femmes : c’est le côté féminin réel ou supposé (la pédale) des gays qui est en question, et femmes et enfants sont pensés dans une seule et même catégorie (la catégorie à protéger, la catégorie des faibles).
Ainsi si le garçon ne parvient pas à se dresser en homme, non seulement il est ramené au statut de femme, mais il subit des violences au titre de ce statut (appartenance au groupe des femmes).

A ce stade de la réflexion, un petit bond de côté permet d’esquiver une réelle interrogation sur la signification des rituels de virilité : il consiste à ramener la « faute » commise par le garçon qui se fait insulter à un franchissement des barrières de genre. En d’autres termes, ce n’est pas parce que ce garçon est assimilé à une femme qu’il est violenté (et, par conséquent, on ne peut pas dire que le statut de femme appelle en soi la violence), c’est uniquement parce que, étant homme, il ne fait pas l’homme. (Certains pourront dire qu’il « n’arrive pas à être un homme », qu’il « ne parvient pas à être ce qu’il est »). Selon ce point de vue, les problématiques féminine et masculine sont strictement symétriques : ainsi une femme qui fera le garçon manqué sera tout autant sanctionnée que le garçon que l’on traite de pédale.
Cette pensée n’est qu’en partie exacte. En effet, les femmes qui ne collent pas à leur identité sociale de sexe sont bien sanctionnées, et on pourrait trouver un pendant féminin à la liste d’insultes citée pour les hommes (insultes qui recouvrent tout un dégradé, du plus violent au plus euphémisé, du plus méprisant au plus innocent) : ce sont ces femmes « masculines » ou « pas féminines », les camionneuses, les gouines (qu’elles le soient effectivement ou non), auxquelles on pourrait peut-être ajouter les allumeuses et les salopes si l’on considère que l’attribut « retenue / pudeur » fait partie de la définition du rôle social de sexe féminin, mais c’est sans doute audacieux. Les garçonnes de la Belle Epoque (qui portaient des pantalons, se coupaient les cheveux courts et vivaient une sexualité relativement libre) ont été critiquées de façon très violente. Les accusations de « manque (absence) de féminité » sont aujourd’hui presque systématiques dans certains milieux quand il est question de femmes féministes.

A l'occasion du 8 mars, l'Express fait s'exprimer des hommes sur les femmes.
La palme revient à Alain Souchon :
«J'aime quand vous êtes sérieuses et extrêmement coquettes. Sérieuses dans les combats de femmes, que vous menez avec raison. Et coquettes parce que les filles trop féministes finissent par avoir les seins qui s'aplatissent, et c'est moche.»
http://www.lexpress.presse.fr/info/societe/dossier/femme/dossier.asp?ida=431993
(Ainsi pour Alain Souchon on peut être « trop » féministe, et quand on est « trop » féministe on devient laide (on a les seins qui s’aplatissent)).


On peut donc énoncer : oui, il est vrai que les hommes ne sont pas les seuls à être sanctionnés quand ils ne collent pas à leur rôle social de sexe. Les femmes le sont tout autant (même si, bien sûr, sanctions, insultes et violences se disent et se font en des formes différentes – ça ne saurait être autrement). Mais ce semblant de symétrie est trompeur.
Ce n’est pas la différence entre les modes de sanction qui importe ici (on pourrait dire que les sanctions semblent plus redoutables pour les hommes (ce que notait papa), mais ce n’est pas l’essentiel). C’est la différence et la dissymétrie abyssale entre les rôles sociaux de sexe féminin et masculin et, par voie de conséquence, la forme d’incorporation de ces rôles qui est attendue de la part des hommes et des femmes qui sont fondamentales.
Je m’explique : les hommes doivent prouver qu’ils sont bien des hommes. D’où l’importance de cette injonction : « Sois un homme ». Ils se dressent en hommes, s’élèvent au statut d’homme sur un mode actif : ils s’emparent (par le moyen d’une violence exercée sur les autres mais d’abord et surtout sur eux-mêmes) du statut d’homme. C’est une conquête. Les femmes à l’opposé doivent assumer leur identité de femme, reconnaître et assumer leur féminité. On entend rarement « Sois une femme », et l’on pourrait penser que c’est parce qu’il n’y a rien à faire pour « être une femme » : c’est comprendre tout de travers. Il y a bien un effort, un travail à faire pour « devenir une femme », se conformer à ce rôle plus ou moins précisément défini, qui est celui d’une femme dans une société X. Seulement ce travail n’est pas pensé, dit et vécu sur le mode d’une appropriation active, d’une conquête, d’un défi ; il se pense dans la continuité d’une part avec le monde de l’enfance, d’autre part avec ce qui peut être conçu comme une nature de la femme (nature ontologique, et / ou nature biologique). Sur le mode de la résignation.


« La structure œdipienne de l’inconscient constitue la matrice de la théorie psychanalytique. Elle répartit les positions du père, de la mère, de la fille et du fils, et détaille le long périple à travers lequel chacun apprend à assumer sa réalité sexuée, ou plutôt à s’y résigner s’agissant de la fille. La loi du père, en interdisant la possession de la mère, premier objet du désir, qui devra se reporter sur une autre femme, et sur l’autre sexe pour la fille, inaugure l’accès à la maturité et à la capacité du symbolique, à travers l’épreuve de la castration. La position de chaque sexe s’articule à sa configuration morphologique. La fille est autre que le garçon en étant moins, privée qu’elle est de ce pénis qui lui manque, dont elle a « envie », et dont elle ne trouve qu’un pâle succédané dans le clitoris. Le sexe féminin est défini négativement par rapport au sexe masculin. Devenir une femme c’est accepter de n’être pas un homme, à travers un laborieux itinéraire dont nous ne retracerons pas les péripéties. » (p.370)

Différence et différend. La question des femmes en philosophie.

Françoise Collin, In « Histoire des femmes en Occident. » Tome V : le XXe siècle.

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