Epicerie à bricoles. Collages en stock, phrases à tiroirs, anecdotes nocturnes et papillons.
J’ai pensé l’autre jour qu’étant donnée la domination masculine, il devrait être logique que tout le monde, hommes et femmes, soit homosexuel.
Les hommes, puisqu’on leur enseigne qu’une femme vaut moins. Un homme est plus aimable au sens fort qu’une femme, et il est plus valorisant d’être aimé d’un homme que d’une femme.
Les femmes… dans une autre logique. Mon expression « il devrait être logique » est donc biaisée, puisqu’il ne s’agit pas de la même logique dans un cas et dans l’autre. Pour les hommes, il s’agit d’une logique interne au système de la domination masculine ; mon « logique » est à entendre comme « conséquence attendue du système de domination masculine ». Dans le cas des femmes, mon « logique » se fait « préférable », « libérateur », « porteur de plus de bonheur ». Car si l’on reste dans la logique numéro 1, celle qui préside à mon jugement sur les hommes, qui, « logiquement », devraient tous être homosexuels, il est « logique » que toutes les femmes soient hétérosexuelles : on leur enseigne (comme aux hommes) qu’une femme vaut moins, elles tombent amoureuses de ce / ceux qu’elles admirent, qui leur sont présentés comme aimables et désirables, les hommes. Mais étant donnée la domination masculine, être amoureuse d’une femme pour une femme, vivre avec une femme pour une femme, c’est se soustraire à la violence du pouvoir phallocratique. C’est ce que Marie-Jo B. chante tout au long du livre que je suis en train de lire, et je ne peux qu’adhérer à sa chanson.
Pourquoi tous les hommes (pris dans la glu de la logique sexiste) ne sont-ils pas tous homosexuels ?
Pourquoi toutes les femmes (ayant pris conscience de la domination masculine) ne sont-elles pas toutes homosexuelles ? et pourquoi certaines femmes qui n’ont pas pris conscience de la domination masculine, et qui sont prises dans la glu de la logique sexiste sont-elles homosexuelles ?
Pour commencer à répondre à ces trois questions, il me semble qu’il faut se demander ce que sont le désir, le désir sexuel, l’amour, l’amitié, ce qu’on met dans ces mots ou ce qu’on peut y mettre.
Le désir sexuel n’est pas préférablement orienté vers un égal. On n’a pas non plus forcément envie de partager sa vie (quotidienne, son ménage, ses sous) avec un égal. L’amour que l’on reçoit d’une femme sert de faire-valoir auprès des autres hommes. Etre « estimé » d’un autre homme, dans le cadre d’une relation d’amitié virile, est plus valorisant que d’être estimé d’une femme. Ce qu’on cherche dans une relation sexuelle n’est pas, a priori, la communion de deux égaux. Désirer une femme peut vouloir dire se hausser à la hauteur des hommes. Les hommes sont d’abord égaux dans leur commune domination des dominés. Le désir peut ne pas être modifié d’un iota par une « prise de conscience » intellectuelle. Il prend pied dans des structures solidement fichées dans la terre des cerveaux. Le désir hétérosexuel suppose une pensée de la différenciation–complémentarité, et une empreinte profonde de la dichotomie de sexe qui fait voir l’ensemble du genre humain sur un mode binaire, l’hétérosexualité comme « l’amour du différent » et l’homosexualité comme « l’amour du même ».
La relation sexuelle est pensée comme transitive et non réciproque. Elle réunit deux individus auxquels elle assigne des rôles non symétriques. La pénétration est pensée comme la pratique de référence de la relation sexuelle. Toute pénétration suppose quelque chose qui pénètre et quelque chose qui est pénétré. A partir de là, quelqu’un qui pénètre et quelqu’un qui est pénétré. La forme de cette relation (que je définis comme transitive et non réciproque) n’est pas contenue dans l’acte de la pénétration en soi, mais dans la couche l’interprétation et de symbolisation qui la recouvre (en d’autres termes, ce n’est pas parce que la nature a fait que les individus doivent s’accoupler et donc se pénétrer pour se reproduire, que la sexualité assigne des places différenciées. C’est parce que ces places sont objectivées, différenciées, associées à des pôles de valeurs et symboles distincts, etc.).