Où je reviens sur l'image de la bibliothécaire.
Bibliothécaire, instit, deux professions très largement féminines, associées (me semble-t-il) à peu près aux mêmes imaginaires : celle de la vieille fille, pour le dire vite ; la femme raidie, les petites lunettes, le chignon, la jupe droite, la voix sèche.
Il y a d'autres métiers presque exclusivement exercés par des femmes - les métiers du care, on va dire (pourtant dans les bib on care rien du tout - enfin, pas tant) : dames des crèches, nounous, infirmières, sages-femmes, aides-soignantes...
Mais peut-être (je conjecture) que la particularité de ces deux là, bibliothécaire et instit, c'est d'être plus qualifiés.
Je me suis déjà demandée pourquoi ces deux figures-là étaient si fortement associées à ce cliché à deux balles - et y compris parmi nous ! combien de fois j'ai entendu dans ma bib qu'une telle faisait "vieille instit"...
Sans doute, me suis-je répondue, parce que ce sont deux figures de la femme indépendante : les premiers métiers que des femmes ont pu exercer, et grâce auxquels, donc, elles ont pu accéder à l'autonomie financière. Deux des premiers métiers qu'elles pouvaient pratiquer sans trop faire de vagues, des métiers "acceptables" pour une femme.
Et deux métiers
un peu qualifiés : qui, par conséquent, les détachaient (un petit peu) de leur simple être, qui étaient un tout petit peu plus que l'émanation naturelle de leur
être de femme (quand une femme exerce le métier d'assistante maternelle, elle n'exerce pas
vraiment une activité professionnelle : elle ne fait que garder des enfants, ce que fait et sait faire
naturellement n'importe quelle femme).
Une femme seule (ou du moins qui
peut être seule, qui en a les moyens) c'est nécessairement une femme aigrie (figure de la mal-baisée) : une femme à qui il manque quelque chose, qui n'est pas accomplie. Ou : ce n'est pas vraiment une femme - elle n'est pas féminine - elle est donc sèche, raide, autoritaire. Elle n'arbore aucun des attributs féminins : elle porte donc le chignon. (Et les lunettes : marque de l'intellectuelle. Une femme qui pense n'est pas une femme désirable.)
La figure de la bibliothécaire fait une apparition rigolote dans le film "La vie est belle" de Frank Capra.
Connaissez
ce film ?
Grâce à l'intervention d'un ange, le personnage de James Stewart découvre une version alternative du monde : le monde tel qu'il serait si lui, Georges Bailey, n'avait jamais existé. Version totalement ratée : tout le monde est malheureux.
Et celle qui est, dans la version "avec", l'épouse de Georges - mère de nombreux enfants, et femme au foyer bien sûr (enfin on est dans l'amérique des années 1940, tout de même...) devient dans la version ratée "sans", je vous le donne en mille....
célibataire et bibliothécaire bien sûr !
Dans le film, cette situation est présentée comme véritablement navrante ;-)
(Pas pour "dénoncer" ou quoi, le film est chouette, et encore une fois on est en 1945, mais ça m'avait paru franchement rigolo quand je l'avais vu.)
On pourrait dire que l'autonomie possible des femmes les désexualise - mais bon, si on "désexualise", c'est uniquement par rapport à une sexualité "pour" - sexuelles
(les hommes)...