Aujourd'hui je déménage.
Je pars m'installer dans ma 12ème maison.
Je commence où commence le souvenir, je ne sais pas trop s'il y a quelque chose en amont.
La première, ce fut à Mont-Saint-Aignan, dans la banlieue de Rouen : 4 parc de l'Iton. J'ai le souvenir de cette adresse, mais pas de l'appart qui se cachait derrière ; j'ai la mémoire du bac à sable de l'école, et des petites pelles jaunes en plastique.
Puis ce fut Paris, le 19e arrondissement : rue des Solitaires. Je me souviens du nom de cette rue, je me souviens de l'appartement, notre chambre, la chambre de notre père, la salle de bain, le plancher. Mais impossible de retrouver le numéro de la rue - quand nous y sommes allés l'autre jour, avec Rayé, je n'ai rien reconnu. Je me souviens en revanche du métro, de son nom : "Place des Fêtes", et du marché qui se tenait parfois sur la place - plus exactement, je me souviens des feuilles par terre se fondant en bouillie de pluie, et de l'architecture de métal montée démontée pour les jours de marché.
A nouveau Mont-Saint-Aignan, 6 parc de la Risle. Sur la porte de l'immeuble se collaient d'énormes cousins dégoûtants en automne. On habitait à l'entre-sol ; la moquette était rose avec de petits motifs bordeaux enroulés, violette dans la chambre de maman. Le robinet de la cuisine était tout mou, comme un cou d'autruche. Le carrelage blanc et gris.
Puis Paris. 27, avenue de Suffren. Ma petite chambre avec sa porte en verre. Onze années passées là. Les moulures au plafond avec les petits anges aux ventres potelés. Le grand miroir dans l'entrée, et le couloir grand comme une piscine.
Ma première maison à moi toute seule, au rez-de-chaussée du 21 rue Saulnier, dans le 9e. La fabrique d'éponges dans la cour intérieure, les cafards qui couraient sur l'évier. Et mon téléphone portable vert avec lequel j'appelai Jadd.
La maison de Jadd et moi - la première. C'était la sienne en réalité ; mais comme on était plutôt du genre scotchs double face, tous les deux, il a pas fallu attendre longtemps pour que j'embarque définitivement mes valises. Rue du Château-Landon. On se bidonnait en reluquant la moquette marron collée sur les murs et au plafond ; Jadd faisait bouillir les cafards à la casserole. Parfois il allait consoler la voisine, et regardait American Pie pour lui remonter le moral. Le fou du dessous courait après les toxicos avec des planches en bois, et on jouait au badmington dans la cour.
Argenteuil, et la maison familiale de Jadd. Pendant un an. C'était étrange, mais c'était bien. (Je me souviens des bus et des repas, du canapé noir et des tisanes qu'on faisait chauffer au micro-ondes.)
Et puis Marseille. Notre maison fantastique avec ses failles dans les murs, grosses comme des lézards, le couloir en virage, les tommettes bien sûr, la cuisine d'où on entendait les paquebots mugir, et d'où l'on apercevait, en se penchant un peu, les rayures de la grosse Sainte Zèbre. Tout le bordel qu'on a accumulé là-dedans - que j'ai accumulé là-dedans ; et toutes les émotions déversées, épongées, absorbées, entre ces murs.
Lyon. Les cheveux de la Croix Rousse. La rue du Chariot d'Or. On était drôlement fiers d'avoir trouvé ces pierres-là. Un ancien couvent. Reconverti en atelier. Puis en maison ; où le lino vert ridicule recouvrait du lino qui recouvrait de la moquette qui recouvrait du papier journal - on pouvait encore lire les articles, tout jaunes et mous comme du beurre baratte. Notre dodo perché comme sur un arbre. (Fallait pas se cogner à la poutre le matin.) Des souvenirs qui se mélangent à des douleurs de ventre, de tête, de partout, des souvenirs qu'on fait vite passer et qu'on avale tout rond. Comme un doliprane.
Ma maison comme mon refuge, froid, dessous les toits, de la rue Désirée en bas des pentes. Ma maison toute seule, ma maison un peu perdue. Ma maison sans sommeil.
Et puis Paris, à nouveau, et Rayé, et notre (tout) petit terrier du 11e arrondissement ; je dis au revoir à sa vue sur tolle ondulée, au revoir à son frigo qui coule et qui chante en grave, son frigo qui vibre, au revoir les scarabées du pallier, au revoir les pieds glacés sur le carrelage, les radiateurs qui font grille-pain ; et surtout, surtout, au revoir les algues brunes.... la petite moisissure mauvaise qui grimpe, qui grimpe, et qui recouvre tout, comme la jungle qui progresse.
Je suis contente comme un sou neuf.