Epicerie à bricoles. Collages en stock, phrases à tiroirs, anecdotes nocturnes et papillons.
Le titre de ce post reprend le texte d'un panneau aperçu lors d'une manif à Marseille il y a quelques années. Je l'avais adoré. Parce que je déteste cette association - du moins sa phase visible et médiatique, pour le travail de terrain effectué par ses militants de l'ombre, c'est tout autre chose - mais surtout je déteste son nom : "Ni Pute ni Soumise". Pour moi, qu'une association soit-disant féministe choisisse de s'appeler ainsi, c'est tout simplement un contre-sens, ou un non-sens, une absurdité, de la connerie en barres.
D'abord, pour ce mot de pute : "ni pute", on n'est pas des putes. Qu'une association féministe (l'est-elle ? elle se proclame telle en tout cas - enfin je pense - ou peut-être finalement pas après tout : ça serait à la fois plus con et plus logique - bref !) s'appelle "nous ne sommes pas des putes" est pour moi un non-sens.
[Incise et aparté qui met au poing (serré) : attention, je ne remets ici ABSOLUMENT pas en cause l'infinie légitimité d'énoncer, comme personne, "je ne suis pas une pute" ! Il est évident qu'à une telle insulte il faut répondre, et violemment... Je parle ici du nom d'un collectif, du poids des mots, choisis et pesés...]
Si l'on prend ce terme dans son sens premier : prostituée, femme qui exerce le métier de prostituée, alors cette association proclame (dans son nom-même) qu'elle se désolidarise de toutes ces femmes-là. "Nous ne sommes pas des prostituées." (Donc : le combat des prostituées n'est pas le nôtre, nous sommes différentes des prostituées, et, sans doute, nous valons mieux qu'elles.)
Ben oui des femmes qui se prostituent yen a, des tas, de toutes sortes, et les envoyer au pilori dans un mot - en signifiant qu'on n'en est pas, et en utilisant cette insulte - c'est tout sauf féministe, il me semble.
?
Si l'on prend ce terme de "pute" dans son autre acception (il équivaut alors plus ou moins à "salope" - fille facile, fille qui ne se respecte pas, fille qu'on ne respecte pas, traînée, fille qu'on baise, fille qui incite au viol, fille qui mérite le viol, etc.), alors deux problèmes se posent. Enoncer "nous ne sommes pas des salopes" ("nous sommes des femmes respectables"), c'est sous-entendre que de telles femmes existent. Ou en tout cas le doute est soulevé. On reste dans l'ambiguïté. Est-ce valider cette catégorie de femmes, d'êtres humains, les "putes", pour s'en démarquer ?...
(Il existerait des femmes "putes" ? des vraies salopes ? Doit-on arracher le bon droit des femmes respectables sur le dos des salopes véritables ?)
Ce n'est pas sûr : on pourra peut-être m'objecter qu'il faut entendre "Ni putes", "nous ne sommes pas des putes", comme "les putes n'existent pas", "les putes n'existent que dans vos regards d'hommes", "aucune femme n'est une pute."
C'est là que la balance entre les deux termes du nom, "pute", et "soumise", cette symétrie, écorche le bas pour le blesser.
Si l'entend le premier terme du diptique, "ni pute", comme "les femmes [toutes les femmes] ne sont pas des putes", alors on est forcés d'entendre le second sur le même mode. Or, "les femmes [toutes les femmes] ne sont pas soumises" ne fonctionne pas. Les femmes soumises existent. Soumises dans leur être et dans leur vie, à divers degré et sous diverses formes, sur divers chemins. Des femmes soumises d'ailleurs, nous en sommes toutes au moins dix minutes par jour ;-).
Et des femmes que nous jugerions véritablement soumises, et dont le comportement nous heurterait, nous dérangerait, nous irriterait, il y en a bel et bien aussi.
De ces femmes qui arrêtent leurs études, sacrifient leurs passions, pour se marier, faire des enfants, rester au foyer et dépendre de la bourse de leur homme ; de ces femmes qui parviennent pas à se détacher d'hommes violents et / ou qui les méprisent ; de ces femmes qui s'adonnent avec enthousiasme au récurage de cuvettes de chiotte et au passage de chaussettes ; de ces femmes qui chérissent le renoncement, le sacrifice, le don de soi. Certaines soumises et en souffrance, et d'autres qui semblent heureuses, en dépit de toutes nos suspicions.
On en a toutes rencontrées, non ? De petites Arianes toutes droit sorties de Belle du Seigneur...
Ou peut-être doit-on comprendre... "ne nous voulons être traitées ni comme des putes, ni comme des soumises" ? Là encore l'idée est pointue dans ma chaussure, quelque chose me rentre dans l'os, je n'arrive pas à marcher. Pour penser le rapport aux non-putes, il faut penser le rapport aux putes, puisqu'il se définit par rapport au premier ; l'ambiguité est patente quant à l'existence véritable de ces putes, de ces salopes...
Comme le concept n'est jamais vraiment clair, l'ombre de la femme prostituée continue à hanter le visage de la "salope" : "nous ne voulons pas être traitées comme des femmes qui se prostituent" ?... On rejette donc bien ces personnes-là en dehors de notre lutte - peut-être même plus loin encore, dans un lieu où je refuse d'aller...
Drôle de cri de guerre en vérité, que ce "ni pute ni soumise". Double désolidarisation symétrique ; s'écarter (condamner ?) deux ensembles entiers de femmes.
Une place bien problématique, dans cette lutte, pour les femmes qui vivent sereinement leur vie de soumission (qu'on estime qu'il faille les "sauver" ou non), pas de place pour les salopes qui baisent partout et n'importe où (et il y en a aussi, et elles sont dignes de respect aussi, et elles ont bien le droit de baiser où le coeur leur en dit), ou pour celles qui au don de leur corps d'ouvrière préfèrent celui de leur corps sexué pour gagner leur croûte (et il y en a aussi).
Ce "ni-ni" ressemble décidément trop à la double injonction contradictoire dans laquelle les femmes sont prises. "Donne-toi, ne te donne pas", "sois désirable, sois vertueuse", "sois une pute, sois une vierge" - ce "double bind" qu'explicite par exemple Nicole-Claude Mathieu dans "Quand céder n'est pas consentir".
Pour être digne de respect, pour avoir le droit de l'ouvrir, il faudrait être ni pute, ni soumise - en équilibre sur cet étroit fil du rasoir. Une sorte de juste mesure, qui blâmerait en toute chose (y compris dans la résistance et l'expression de soi) l'excès.
Et le cri féministe ne résonnerait que pour ces femmes-là (les "femmes modernes" ? les "femmes raisonnables" ?...) ?
A ce "ni-ni" qui ne laisse la place que pour une demie-fesse, sur lequel on doit se tenir recroquevillée, effrayée, prendre garde à ne pas dépasser, ne pas chuter, je préfère le "très-très" : prendre toute la place et revendiquer son bon droit. Gueuler qu'on est une prostituée comme d'aucunes ont gueulé qu'elles étaient des salopes, gueuler qu'on est une gouine rouge, gueuler qu'on est une négresse ; toutes, autant que nous sommes, nous sommes putes, femmes battues, femmes violées, mariées de force, nous avons baisé partout, nous avons avorté, nous sommes sorties en porte-jaretelles (rouges !), sans p'tites culottes, nous avons porté la burka, nous avons choisi le string et nous avons choisi le foulard, nous avons couché avec quatre hommes en même temps, nous n'avons jamais couché, nous sommes des vierges frigides, nous sommes des lesbiennes, nous n'avons pas besoin des hommes, nous avons besoin des hommes, nous sommes très putes et très soumises, autant que nous sommes, et toutes ensemble.
Toutes ensemble... Ah ! Si seulement...
;pPost-scripture : ce n'est pas, loin de là, la seule critique que j'adresserais à Ni Pute Ni Soumise... (Ne l'accablons pas trop dans son entier néanmoins, elle doit déjà pleurer toutes les larmes de son corps collectif avec la Sarko-Fadela qui l'ombrage...)
Pour plus d'infos, voir là : http://lmsi.net/spip.php?rubrique63