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Epicerie à bricoles. Collages en stock, phrases à tiroirs, anecdotes nocturnes et papillons.

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Belle du Seigneur (mon oeil) (2).


La femme comme objet fini : qu’on peut posséder en entier, comprendre totalement. Dont on peut par conséquent avoir fait le tour.

Solal est par excellence celui qui sait. Qui sait plus et mieux que les autres en général, que les femmes en particulier, qu’Ariane tout spécialement. Impression de transparence totale des femmes : Ariane ne peut rien cacher, il voit tout, sait tout, comprend tout de façon instantanée, malgré elle, contre elle, et au-delà d’elle.

 Sa conscience n’a pas pour lui de secret, pas de recoin obscur, pas de porte dérobée. Elle est tout entière clarté à livre ouvert. Petite pièce ronde où brille un plafonnier, qui déshabille ses pensées, ses remords, ses désirs, ses craintes, ses battements de paupières et haussements d’épaule, le tremblement de sa main et le frémissement des mots qu’elle n’articulera pas. Solal ne se contente pas de la connaître comme elle se connaît elle-même, de la comprendre comme elle se comprend - il fait en réalité tout autre chose : ce qu’Ariane peut comprendre d’elle-même (ou plutôt ce qu’elle peut croire comprendre) n’a aucune espèce d’importance, ne vaut même pas la peine d’être pris en compte – plus : écouté, relevé. Ariane ne sait rien, ne comprend rien. Elle ne travaille qu’à produire du fantasme, de la mythologie, des agglomérats de mauvaise foi, des mensonges à elle-même, de la mystification en clair-obscur. Toutes les manifestations extérieures de son être – les phrases qu’elle prononce, les gestes qu’elle esquisse, les actes qu’elle accomplit (tout : chaque minute de sa vie, chaque fragment de son existence) ne valent que comme symptômes : elles ne renvoient à nulle volonté ou pensée consciente d’Ariane, mais à une signification cachée, dérobée à la conscience de l’intéressée (et ce pour toujours), que Solal voit et lit aussi clairement que les bulles dans un verre d’eau gazeuse.

 Les gestes d’Ariane, les mots d’Ariane ne disent jamais ce qu’ils semblent dire, ce qu’Ariane croit qu’ils disent. Plus fort elle criera, et moins Solal entendra : il n’écoute que la signification sous-terraine. Le message subliminal auquel il voue une foi monolithique, son monde de sens à lui, qu’il modèle et déforme à loisir, à l’aune de son désir – dévastateur et effroyablement égocentré. Solal ne peut pas entendre Ariane. Tout le processus de communication est sapé à la base, par cette hypothèse terrible, univoque, écrasante, qui broie tout ce qu’elle ramasse ensuite : les mots d’Ariane ne veulent pas dire ce qu’ils veulent dire. Ce qu’elle veut dire.

 Tout ce qu’elle me dit signifie autre chose que ce qu’elle veut me dire.

  Il n’y a pas d’issue. Ariane ne peut pas échapper. Tout ce qu’elle dira sera retenu contre elle.


 (On pense, bien sûr, aux critiques formulées à l’encontre de la psychanalyse et de ses méthodes : en intégrant dans son système théorique la résistance du patient, en faisant des manifestations de résistance une preuve de la validité des thèses psychanalytiques, Freud referme son piège sur le patient : « plus tu protestes, plus tu prouves que j’ai raison » énonce le thérapeute ; moins tu es d’accord avec mon propos, plus il gagne en vraisemblance, plus tu cherches à affaiblir mes thèses, plus tu les consolides. Il n’y a dès lors plus aucun moyen de se faire entendre, sa parole (de protestation) est disqualifiée dès le départ.)

    Ariane est une personne sans double-fond. Elle est entièrement appréhendable. On peut la retourner comme une chaussette pour vérifier qu’il n’y a rien au fond – ce que ne se prive pas de faire Solal (en réalité non : Solal ne retourne rien, pas même pour le jeu ou par acquis de conscience, il est dès la première seconde de leur rencontre certain qu’il n’y a rien à voir, rien à découvrir, même pas tout au fond (et même avant leur rencontre). Solal sait connaît voit, il la possède tout entière dans un seul regard, dans une seule (toute petite) idée cristalline.)

 Cette parfaite transparence coïncide avec un pouvoir absolu du Seigneur sur sa belle. Dans la conscience et l’inconscient d’Ariane, nul quartier du Panier aux multiples ruelles entrelacées et tortueuses où peuvent se dissimuler les terroristes résistants, Juifs en cavale et prostituées frondeuses. Les grandes avenues haussmaniennes s’alignent parallèles comme les dossiers d’Interpol, sous la cascade de lumière blanche de radars aveuglants. Ses pensées sont tenues en joue comme les prisonniers du panoptique de Bentham : « le panoptique est cette machine de surveillance où d’une tour centrale on peut contrôler avec pleine visibilité tout le cercle du bâtiment divisé en alvéoles et où les surveillés, logés dans des cellules individuelles, séparées les unes des autres, sont vus sans voir. » (Histoire des théories de la communication, Armand et Michèle Mattelart, p.55.)

 Ariane n’a plus d’espace réservé.

 Si une telle prise de possession est possible, dans ce roman, c’est au prix d’une fracassante violence. Violence contre un personnage (Ariane). De la part d’un autre personnage (Solal) et de la part de l’auteur (Albert Cohen).

    Que l’on se place d’abord au sein du monde fictionnel. Que l’on fasse abstraction du papier, de l’encre, de l’agencement des phrases et de la musique des mots ; que l’on oublie un instant le cerveau individuel dont tout cet univers a surgi et auquel il reste suspendu. Que l’on considère cette histoire qui nous est contée de l’intérieur. Qu’on la décroche de la subjectivité d’un auteur.

 Ariane est un personnage brisé. Un être humain brisé. Qu’on se rappelle son histoire avant sa rencontre avec Solal, d’abord (une mère morte, un père mort, un frère et une sœur mortes, une tante qui la chasse, une amante morte, une tentative de suicide ( ! )), les théories et techniques amoureuses de Solal, ensuite (« immobile avec la peur de recevoir une balle dans la nuque » (p.41), puis pages 328 et suivantes : « cruauté » « méchanceté » « cruel » « gifle » « cruauté » « plain-pied sexuel » « indifférence de mâle » « cruauté » « force » « infernal » « dangereux » « démoniaque » « diable » « méchant » « cruautés ouvertes » « cruel » « duretés » « ennemi » « méchancetés » « froideur » « vacherie » « méchant » « méchanceté » « méchant » « méchant » « cruautés » « méchant » « méchant » « méchanceté » « cruauté » « viril et cruel » « mépris » « mépris » « méprise » « mépris » « méprise » « scabreux » « viols » « mépris » « indifférence » « cruauté » « regard d’emprise » « ironique » « irrespectueux » « méprisant » « vas-y avec violence » « elle est cuite et tu peux la manger à la sauce tristesse » « cobaye » « souffrir » « souffrira » « souffrance » « souffrance » « catastrophe » « souffrir » « se désespère » « Elle pleure» « sanglote » « pleuré toute la nuit » « humide et croulée » « des yeux implorants » « souffrance » « condamnée »). Qu’on relise enfin, s’il en était besoin, la scène de la gifle et des coups des pages 660 et suivantes pour se convaincre.

 C’est à partir de ce constat – Ariane est violentée, Ariane est brisée – que l’on peut comprendre (au sens fort) cette façon qu’a Solal de posséder et lire ses pensées : à la fois comme manifestation et comme conséquence de cette violence.

   Le roman 1984 de George Orwell montre la manière (violente) dont on peut se rendre absolument maître des consciences (et pas seulement des corps). Nous suivons deux individus, un homme et une femme, qui s’engagent dans la résistance contre le régime totalitaire de Big Brother. Ils sont arrêtés. Les autorités ne les tuent pas. Ils ne les gardent pas non plus éternellement enfermés. Ils les corrigent, ils les redressent, ils les transforment pour en faire de parfaits sujets du régime, avant de les relâcher. Ils ne cherchent pas à obtenir un assentiment de façade, une conformité superficielle, acquise sous l’emprise de la peur et qui ne pourrait être que provisoire. Ils travaillent à briser totalement et définitivement leurs consciences. Ils ne veulent pas leur faire dire simplement que deux et deux font cinq, ils veulent les en persuader, qu’au plus profond de leur être ils acquiescent. Ils y parviennent : en les soumettant à d’atroces séances de tortures physiques et psychologiques.

 Epictète faisait dire à son esclave imaginaire : « Tu es maître de ma carcasse, prends-la. Tu n’as aucun pouvoir sur moi. » (Entretiens, vers dix0 ap.JC, livre I, 52.). Car à l’intérieur de la carcasse, du cadavre en marche, l’esprit de l’esclave est censé être libre et ne jamais pouvoir être arraisonné. (De même que, dans « Fahrenheit 480 », les résistants stockent les textes des livres dans leurs mémoires, où il est dit que « personne ne pourra aller chercher ».) Pourtant il est bien possible d’arraisonner des consciences et de saccager des mémoires, comme 1984 (et, beaucoup plus dramatiquement, comme des milliers de pages de l’Histoire) nous le démontrent. Car l’esprit, la conscience, comme on voudra les appeler, ce sont pas ces choses imperméables aux corps juste déposées là par accident, que rien n’atteint, rien n’affecte. Qui vivent leurs petites vies d’esprits flottant au dessus du monde. Bien sûr, les consciences sont engluées dans le concret. Et bien sûr, elles en sont blessées, entamées, amochées.

 Par la souffrance physique, les coups, la faim, la soif, la fatigue, la saleté, les privations, et par la peur - peur des coups, de la faim, de la soif, etc. - on ne marque pas seulement les carcasses, on martyrise un être humain en entier, et le gogo gadget dualisme cartésien qui imprègne tout notre petit monde de sagesse domestique éclate en petites bulles roses inutiles : il n’y a nulle conscience susceptible d’être pensée hors d’un corps.

 Par la violence concrète, on crée des individus craintifs, fébriles, obséquieux, ramassés, minuscules, faibles. Parfois des fous.

 « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. » (Aimé Césaire).

 Que l’on visionne le film d’Akira Kurosawa, « Les Sept Samouraïs ». Les paysans sont tous des êtres courbés, tremblants, des bêtes traquées ; ils ne regardent que le sol, leurs genoux sont fléchis en permanence, ils ont peur de leur ombre, bafouillent, prennent la fuite comme des lapins à chaque craquement de bois. Quel contraste avec les samouraïs qui ont le verbe haut et le dos droit. Pour un peu, on les croirait issus de deux races différentes.

 Au XIXe siècle, certains intellectuels envisagent les différences de classes comme des différences de races. « Depuis la fin du XVIIIe siècle et au cours du XIXe siècle, l’antagonisme de classes s’est appuyé sur une théorisation de l’appartenance des différentes classes à des races différentes. Les racistes modernes, préoccupés des antagonismes qui leur étaient contemporains (rapport de colonisation ou de culture) ont fait un peu oublier que la différence raciale des classes était l’un des présupposés majeurs de Gobineau aussi bien que de ses prédécesseurs. La continuité de cette croyance est indéniable, Augustin Thierry, Gobineau, puis Maurras et Tixier-Vignancour en montrent la pérennité. Elle a évolué bien sûr puisque, inventée aux fins d’expliquer les oppositions entre noblesse et tiers état, elle en est venue à s’appliquer aux antagonismes entre bourgeoisie et classe ouvrière. (Ce qui nous permet au passage de noter une fois encore la labilité des objets de la perception raciste.) […] D’un côté (bourgeois) comme de l’autre (ouvriers) le sentiment d’une différence de nature s’exprime dans le vocabulaire employé. Il s’agit alors d’un vocabulaire naturaliste qui revient à dire : les bourgeois et les ouvriers sont comme cela… et non plus ils se trouvent dans une situation différente. Ce déplacement de l’expression entre la situation et l’être marque précisément l’entrée de la perception raciste. Celle-ci affirme toujours l’être, l’essence, à la différence de la perception de type social qui pose la primauté de la situation et des conditions matérielles ou mentales. » Colette Guillaumin, L’Idéologie Raciste, pp.245-247.

   Les paysans et les samouraïs nous apparaissent à l’écran comme profondément différents : dans leur corps, leur maintien, leurs gestes, leurs émotions, leurs réactions, leurs façons de vivre, de manger, de parler, de mourir. Cette différence radicale ne peut pas ne pas être constatée. Ils sont différents. Du fait de la différence on infère (presque insensiblement, en glissant sur un lac gelé sans friction) à la cause. Quelle peut être la racine de cette différence ? Si l’on extrait mentalement ces deux groupes de leurs situations pour les appréhender en soi, de tout temps, en tout lieu, et en toute abstraction, les paysans et les samouraïs deviennent différents en soi, de l’intérieur, en eux-mêmes, comme on peut avoir les yeux bleus ou les cheveux roux. Ou plutôt : les paysans deviennent différents. Les samouraïs, eux, sont (normaux – la norme). Samouraïs et paysans sont convertis en deux races distinctes (inamovibles, figées dans l’histoire et dans leur patrimoine génétique) (comme les Blancs et les nègres). Si l’on extrait ainsi les groupes (et les individus) des positions concrètes qu’ils occupent, si l’on pense pouvoir tout aussi bien les appréhender hors situation, c’est que l’on considère implicitement que les situations n’ont pas de prise sur l’être des individus : on découpe au grand couteau et on élève des murailles de barbelés, entre « l’intérieur » et « l’extérieur », ou ce que l’on pense comme tels. Incommensurables, incommunicables, comme l’eau et la pierre, comme le jaune et le dur. Deux natures différentes qui n’entretiennent aucune relation d’amitié ou d’inimitié. A l’intérieur l’être des hommes : leur conscience écrite en musique sur la pierre de ce qu’ils sont (comme une liste de commissions, attrapée à la naissance : lâches orgueilleux bavards ambitieux timides résistants colériques fatigués courageux – avec les yeux verts ou noirs), à l’extérieur le monde. L’un n’a rien à voir avec l’autre, les hommes sont, et en étant ce qu’ils sont ils agissent dans un monde – on pourrait intervertir leurs positions sans que rien ne change à l’intérieur. Ce qu’ils font et vivent ne les atteint pas, glisse tout autour d’eux, ils restent minéraux inaltérables pris dans un courant périphérique. Imperméables.

   Pourtant, « l’intérieur » n’est que le produit – ou le reflet – de « l’extérieur » ; et même : l’intérieur et l’extérieur sont une seule et même chose (envisagés sous deux aspects différents). Les acteurs (et leurs consciences, leurs identités, leurs êtres profonds) sont ce que leurs multiples expériences sociales font d’eux. Ils sont les fruits (et les porteurs) de toutes les expériences qu’ils ont vécues.

 

« L’intersubjectivité ou l’interdépendance est logiquement antérieure à la subjectivité et, par conséquent, les relations sociales (les formes spécifiques, variables historiquement, que prennent ces relations) sont premières, parce qu’elles sont constitutives de chaque être social singulier. […] La métaphore du pli ou du plissement social est pour nous doublement utile. Tout d’abord, le pli désigne une modalité particulière d’existence du monde social : le social (et ses logiques plurielles) en sa forme incorporée, individualisée. Si l’on se représente l’espace social dans toutes ses dimensions (économiques, politiques, culturelles, religieuses, sexuelles, familiales, morales, sportives, etc., ces dimensions grossièrement désignées étant elles-mêmes en partie indissociables et en partie décomposables en sous-dimensions) sous la forme d’une feuille de papier ou d’un morceau de tissu (il s’agit donc géométriquement d’une surface plane), alors chaque individu est comparable à une feuille froissée ou à un tissu chiffonné. Autrement dit, l’acteur individuel est le produit de multiples opérations de plissements (ou d’intériorisation) et se caractérise donc par la multiplicité et la complexité des processus sociaux, des dimensions sociales, des logiques sociales, etc. qu’il a intériorisés. […] Le deuxième intérêt de la métaphore du pli ou du plissement réside dans le fait qu’elle donne à penser que le « dedans » ou « l’intérieur » (le mental, le cognitif, etc.) n’est qu’un « dehors » ou un « extérieur » (formes de vie sociales, institutions, groupes sociaux, processus sociaux, etc.) plié. Dans cette image, il n’existe nulle sortie possible du tissu social (plié ou déplié) ; « l’intérieur » n’est que de « l’extérieur » froissé ou plié. »

  Bernard Lahire, L’Homme pluriel, pp.232-234.

 
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