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Epicerie à bricoles. Collages en stock, phrases à tiroirs, anecdotes nocturnes et papillons.

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Belle du Seigneur (des clous) (1).



J’avais lu Belle du Seigneur d’une traite, comme on engloutit un litre de lait demi écrémé (avec passion et gloutonnerie). Ses 845 pages sont passées sur moi en deux jours, peut-être trois. Je tenais sa grosse couverture écornée beige comme une couverture de laine dans une maison froide, aux vacances de février. Partout avec moi : dans la salle au rez-de-chaussée, sur les premières marches de l’escalier escargot, dans la salle de bain quand le robinet gronde, sur mon lit, sur les fauteuils, sur les coussins plats du canapé, lovée contre mon corps affaissé sur l’édredon de maman. Je parcourais ma journée avec ce compagnon fascinant et migraineux. Tournais les pages imperturbablement, au rythme des nuages qui s’égrenaient dans le ciel de Normandie. J’avais 14 ans. La maison de Vaucouleur était vide, et j’avais volé ce livre sur l’une des étagères maternelles.

Bouleversée. J’ai avalé la dernière page et le goût sirupeux d’un amour digéré est resté sur ma bouche. C’était détestable et captivant. Ravageusement écoeurant.

 J’ai pu dire que j’avais adoré ce livre, qu’il était fantastique, renversant.

    Treize ans plus tard je l’ai repris entre mes mains, à nouveau j’ai tourné ses pages et j’ai contemplé ce désert de désolation. Mes yeux couraient sur les lignes et décortiquaient dans un petit mouvement sec et rapide les coquilles de leurs mots, leur violence, leur haine affairée, leurs airs entendus, leurs ricanements de mépris hautain.

  Il a fallu que j’écrive – lentement, fastidieusement, que je dresse la liste de toutes les insultes à moi adressées dans ce livre. Que j’y voie clair. J’ai rempli 51 pages en police dix. De cette atterrante litanie de violence hurlée contre les femmes tout au long du roman.

  Et toujours, en tâche de fond de mon esprit plein de rage, strié de petites veines rouges, cette question - en dangereux suspens au-dessus de mes pensées : comment ai-je pu ne pas voir ? Comment ai-je pu ne pas comprendre ? Comment ai-je pu aimer ce livre ?

     Ce que je tentais de faire au début, en empoignant le texte dans mes grosses poignes pour le mettre à bas : simplement montrer qu’Albert Cohen mérite les pires insultes calamiteuses (ou : « Albert Cohen est un connard de sexiste-machiste »).

  Pour cela, je comptais démontrer que : son personnage féminin n’existe pas, il est invraisemblable tant dans sa personnalité que dans son comportement.

 Ces gens et cette histoire n’existent pas.

 Soit A.C. pense que ça existe, et c’est un gros con sexiste.

Soit A.C. veut que ça existe, et c’est un gros con sexiste.

 Je ne voulais pas entrer dans cette histoire, je hurlais et trépignais sur son seuil, mon doigt agressivement brandi menaçait ce monde de mensonges d’une apocalypse imminente – je sentais déjà l’odeur dégoûtante des chairs de lettres brûlées. Puis je me suis penchée (insensiblement d’abord, à peine l’esquisse d’un mouvement) pour voir de plus près ; j’ai avancé un premier pied (puis un deuxième pied, un troisième) ; et lourdement armée de ma circonspection (de ma méfiance et de mon scepticisme, manquant partir en haussant les épaules à chaque clignement d’œil d’un mot que je n’aurai pas parfaitement saisi) je suis entrée dans la fiction.

 Et j’ai compris : que ce roman offrait une fantastique matière à ouvrir, disséquer, farfouiller, forer. Que Belle du Seigneur pouvait être pour moi un monde à observer et à comprendre. Que je pouvais étudier ces personnages comme de véritables personnes agissant dans le monde.

 Un personnage comme Ariane est-il vraisemblable, Ariane existe-t-elle ?

  Pourrai-je rencontrer une Ariane ?

  Ariane est aliénée. Comment fonctionne-t-elle ?

 Solal est violemment sexiste. Comment fonctionne-t-il ?

 Où et comment se joue la relation de violence ?

  Ariane est une femme qui se comporte comme une enfant de huit ans (elle ne jure que par les animaux, joue dans son bain avec des sortes de Play Mobils, s’invente des histoires de fées et de bébés chats à secourir) ; son intelligence est fort circonscrite (elle n’entend rien à la politique ni aux histoires des gens sérieux, ne semble douée d’aucune capacité d’introspection ni, finalement, de la moindre trace de lucidité) ; elle ne pense qu’à elle et apparaît à la fois futile et égocentrique (ne s’attachant qu’à des histoires de garde-robe et de longueur de nez, posant pendant des heures devant la glace, amoureuse de son propre corps) ; ses désirs sont majoritairement de nature masochiste (elle veut être possédée voire humiliée ou frappée).

 Je recense les traits de caractère de cette héroïne féminine le long des pages du roman. Je pense : voilà le portrait robot d’une femme dressé par Albert Cohen. Je l’entends qui nous susurre : « les femmes, croyez-moi je les connais : elles sont comme ça » (les femmes sont comme des enfants, elles sont idiotes et futiles, égocentrées, faibles de caractère ; et elles aiment effectivement qu’on les méprise et les maltraite).

    Je me demande : des femmes comme Ariane n’existent-elles pas ? Des femmes qui se comporteraient comme des enfants, paraîtraient ne rien comprendre (être stupides), ne porter d’attention qu’à des choses ridicules et sans intérêt ; des femmes qui réagiraient exactement comme réagit Ariane tout au long du roman, prononceraient ses mots, choisiraient ce qu’elle choisit, penseraient ce qu’elle pense ? Des femmes, enfin, qui tomberaient amoureuses d’un Solal les menaçant, leur crachant dessus, les insultant ?

  Il m’a semblé que oui, ou qu’à peu près. Il m’a semblé que des femmes s’apparentant à Ariane devaient exister dans le monde.

 Et que ces femmes étaient tout simplement des femmes radicalement aliénées.

 Ariane est une figure extrême de l’aliénation.

    Voilà l’une des grandes difficultés du féminisme (théorique mais bien plus encore pratique, vécu) : écouter et reconnaître la parole des femmes (que de notre point de vue (militant) on dit) aliénées. Comprendre de l’intérieur cette myriade d’actes en dégradé qui signifient et perpétuent l’aliénation.

 Depuis les tâches ménagères que les femmes assument de bon cœur parce que « ça ne les dérange pas », « leur mari est comme ça, il est pas très ménage », « elles préfèrent les faire elles-mêmes » (et à ce point du dégradé je suis assise, la conscience scindée), en passant par l’abandon de tout projet de carrière et le « choix » de se consacrer à sa maison et à l’élevage des enfants, aux voiles intégraux jalousement gardés et défendus par d’autres femmes, sans oublier les mille excuses avancées énergiquement par ces femmes battues en faveur de leurs maris, et jusqu’à la femme violée qui aimerait son violeur.

 En 1982, un homme de cinquante ans fut condamné pour avoir enfermé tous les soirs pendant des années sa femme dans un coffre à deux serrures posé au pied du lit conjugal. Il lui faisait en outre subir tous les matins un examen gynécologique. La femme avait d’abord porté plaintes pour coups et blessures, puis avait retiré sa plainte et refusait d’aller en justice. Elle explique alors qu’elle était consentante, qu’il ne la menaçait pas et qu’elle s’étendait tous les soirs dans le coffre de son plein gré. (Cet enfermement lui épargnait en effet d’effroyables scènes de jalousie et de violence en rassurant l’homme sur sa fidélité.) De façon exceptionnelle, la justice s’est prononcée cette fois-là contre les paroles mêmes de la victime.

     Entendre et reconnaître la parole d’Ariane qui veut ne pas avoir de vie, qui veut se saigner pour l’homme qui un instant a baissé son regard jusqu’à elle, qui veut se laisser traîner dans la boue. Ariane qui sait que les femmes sont des êtres inférieurs, qui sait qu’elle ne comprendra jamais rien, qui sait qu’elle ne vaut pas un clou. Ariane qui n’essaie pas de sauver sa peau, qui n’essaie pas de se révolter, qui ne cherche pas à comprendre – ou qui n’en a pas les moyens.

   Si je méprise ces femmes-là, ou si je les force à agir comme je le voudrais, je me trompe. Je leur fais violence (tout autant et dans la même mesure que leurs bourreaux hommes). Elles sont au final encore plus aliénées.

  Parvenir à être solidaire avec de telles femmes.

  Parvenir à être solidaire avec Ariane.

 (Ce sont à elles de cheminer : leur donner, autant que possible, les moyens de ce cheminement).

 

Il y a dans le film 2046 (que je n’ai, soit dit en passant, absolument pas aimé) une scène dans laquelle le personnage principal (un homme) force une jeune femme à accepter un cadeau. L’affrontement dure un certain temps, l’homme est dans la chambre de la jeune femme, il refuse d’en sortir, il se tient dangereusement près d’elle, la colle de plus en plus jusqu’à la coincer dans un angle de la pièce, il ne tient aucun compte de ses protestations et arbore un sourire flegmatique plein d’arrogance et de violence. La vue de cette scène m’a profondément énervée et je me tortillais de mauvaise colère au fond de mon fauteuil de cinéma. J’aurais voulu – et cette envie était prodigieusement puissante – qu’elle le gifle et le mette à la porte. A mon immense regret (à ma colère) elle finit par accepter le cadeau.

 (Ce cadeau est d’ailleurs le symbole et l’amorce d’une autre acceptation : puisque l’homme l’a achetée et que la jeune femme a cédé à la transaction, elle accepte d’être sa maîtresse ; maîtresse qu’il maltraitera puis jettera comme un vieux kleenex).

 Cette scène m’est difficilement supportable ; j’éprouve une véritable rage à l’encontre de cette femme (pour moi : une traîtresse. La figure de cette femme me fait violence, je la rejette en dehors du groupe des femmes.)

     L’alternative pourrait être, comme avec Belle du Seigneur, de rediriger sa rage contre le Dieu tout-puissant de la fiction. Considérer qu’aucune femme (réelle) n’aurait jamais accepté un cadeau dans ces circonstances. Cette scène n’est absolument pas vraisemblable, elle relève de la pure fiction : elle est alors à mettre uniquement sur le compte de la perception sexiste de l’auteur (Wong Kar Waï) : soit il pense que les femmes sont comme ça, et il est sexiste, soit il veut que les femmes soient comme ça, et il est sexiste (vraisemblablement, ici : il pense que les femmes fonctionnent effectivement comme ça, et que par voie de conséquence c’est ainsi que les hommes doivent se comporter avec elles (pour parvenir à leurs fins)).

 Ariane et la demoiselle de 2046 sont des créatures de l’imagination masculine, elles n’existent pas. Elles sont sorties de l’ignorance (ils croient que les femmes sont vraiment comme ça, ils ne savent pas, ils se trompent) et des fantasmes (ils voudraient que les femmes soient comme ça, voilà leur idéal) de deux hommes, Albert Cohen et Wong Kar Wai.

 L’effet de réalité devant être plus puissant et efficace au cinéma que dans la littérature, je n’ai éprouvé qu’une légère inimitié envers Wong Kar Waï, et en revanche une vigoureuse colère envers son personnage féminin.

  Il m’a semblé un peu plus tard que je me trompais de cible.

 Si je me place au cœur de la fiction, si je juge des personnages comme d’êtres agissant réellement dans le monde, alors je ne dois éprouver aucune colère envers cette femme, mais uniquement envers l’homme (de la fiction, l’homme du cadeau).

  Trouver le moyen (la force et l’intelligence) de ne pas haïr ces femmes (pas de colère contre elles mais contre ces hommes ; pas de haine contre elles mais contre ces hommes). Si je rejette ces femmes-là hors de mon combat (« pour elles rien à faire, elles sont stupides, collabos ; elles n’existent pas, ou ne représentent que quelques exceptions, bizarres, inexplicables, des OVNIs ; je les renvoie à leur bêtise »…) alors je rejette les formes les plus extrêmes de l’aliénation.

 
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