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Epicerie à bricoles. Collages en stock, phrases à tiroirs, anecdotes nocturnes et papillons.

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Le sexe des poupées.

 

Se pencher sur l’univers culturel des enfants est très instructif pour prendre la mesure de notre sexisme (le fonctionnement sexiste de nos sociétés, ici et maintenant - pas du Moyen Age ou du début du XXe siècle, pas des « autres » - musulmans, sociétés primitives, les pays en voie de développement, cités, banlieues – non, de nos et notre société(s), de nous).

 Univers culturel : jeux, productions littéraires (contes, albums), dessins animés, télé.

  Pour ce qui est des jeux proposés aux enfants, on constate à la fois une logique de différenciation-hiérarchisation, et une logique d’alignement du masculin sur le général (et corrélativement du féminin sur le particulier).

 

 Logique 1 : il existe des jeux « pour » les petits garçons, et des jeux « pour » les petites filles. Pour : à la fois produits en destination de et proposés préférentiellement à.

 Pour faire bref, aux petites filles essentiellement les poupées (poupées bébés et poupées barbies) – ensuite les jeux de marchandes, les simili accessoires de beauté (maquillage, bijoux en plastique) ; aux petits garçons les jeux de guerre (pistolets en plastique, petits soldats) et les voitures. Si l’on reste polarisé sur cette logique, on peut avoir un instant l’illusion d’une symétrie : les garçons comme les filles sont enfermés dans des rôles de sexe prescrits. Barbie contre GI-Jo, ça se vaut, pourrait-on dire (dans la réduction, dans la caricature). C’est oublier que ces rôles n’ont rien de symétrique dans leur rapport au pouvoir et à la liberté.

 
 Quelle(s) image(s) d’elles mêmes tend-on à développer avec ces jeux chez les petites filles ? Une image de mère (les poupées), d’épouse (la marchande, tous les jeux qui ont trait de près ou de loin à des tâches ménagères : fer à repasser en plastique, mini-aspirateur, etc.), et d’objet de séduction (bijoux, déguisements de princesse, Barbies). Trois rôles de personne sous emprise : la mère, l’épouse, l’objet de séduction ne se définissent pas en elles-mêmes mais toujours par rapport à (un homme, les hommes) - la personne femme se définit (est) dans son rapport avec l’homme, et jamais en elle-même, comme individue (autonome). Pas de notion de plaisir (du jeu) pour soi-même, égoïstement.

 
 Mais encore, cette relation obligatoire qui définit la personne femme est une relation de dépendance et de soumission : objet (et non sujet) de séduction, employée de maison, travaillant au service de (faire à manger, laver les chaussettes), existant pour et par le fait d’avoir des enfants, réduite à son corps, son rôle de reproductrice, élevant les enfants de son homme.

  Du côté des petits garçons, nous avons retenu comme éléments les plus importants de l’univers culturel : les voitures et la guerre. Deux pôles fortement corrélés aux valeurs de la virilité : vitesse, maîtrise, dépassement de soi, prise de risque, courage, agressivité, force. On produit et propose des voitures aux petits garçons parce que l’on s’imagine qu’ils désirent posséder et conduire une voiture (plus tard). Le plaisir de la possession et de la conduite d’une voiture est un plaisir centré sur lui-même, un plaisir autarcique et égoïste. La voiture est un attribut du pouvoir. Le « plus vite », « plus risqué » (plus grand, plus fort, plus bruyant) est un plaisir de glorification de soi. Le petit garçon apprend à vouloir (à avoir le droit et la légitimité de vouloir) son propre plaisir pour lui tout seul, et à se penser et se poser comme sujet (appelé à se grandir).

 

Les jeux de guerre sont généralement pensés comme un mal nécessaire, un exutoire certes idiot, regrettable, mais inévitable, à une agressivité pensée comme naturelle chez les petits garçons (et que les petites filles, par nature, ne possèderaient pas ou moins, elles qui ont spontanément (naturellement) le désir de (jouer à) s’occuper d’autrui, porter des soins à autrui). Que se passe-t-il dans ces jeux de guerre ? Le petit garçon s’entraîne à être un sujet, qui dispose d’un pouvoir (faire du bruit, faire du mal), qui s’affirme contre les autres. Dans le système des valeurs viriles en général, il y a ambiguïté entre une certaine valorisation de la maîtrise (y compris de soi), et une glorification du « pétage de plomb », de la décharge violente et incontrôlée d’énergie.

    
D’une part, les jeux féminins et masculins induisent une façon radicalement opposée de se poser (ou non) comme sujet (les petites filles existent en rapport à (un homme), les petits garçons existent tout court). D’autre part les valeurs différentielles véhiculées par ces deux types de jeux (attention, soin, dévouement, coquetterie versus jouissance de soi, affirmation de soi, décharge d’énergie au dépend de l’autre) aménagent le terrain de la violence exercée par les hommes sur les femmes.

 
 Il n’est que la corde à sauter et l’élastique, jeux fortement marqués au féminin, dont je ne sais que penser (mais d’autres en ont certainement beaucoup pensé avant moi).

 
 

 Logique 2 : je n’ai réalisé ce second volet du « sexisme par les jeux » qu’assez récemment, en récoltant de ci de là des remarques d’instits de maternelle et en consultant les sempiternels crétinissimes catalogues de jouets de Noël. Le déclic, ça fut une phrase lancée au détour d’un couloir par une instit de toute petite section de maternelle qui, listant les jeux « de filles » et les jeux « de garçons » de sa classe en vue d’établir la commande de l’année prochaine, classait la pâte à modeler dans les jeux pour petits garçons. Cette phrase a d’ailleurs provoqué l’étonnement d’une autre instit. Mais loin d’être l’expression d’une bêtise ou d’une originalité individuelle, elle m’a ouvert les yeux sur un mode de raisonnement très largement répandu. Raisonnement qui assimile les jeux qui pourraient apparaître comme « neutres » du point de vue du sexe (ni rose, ni bleu, ni poupée, ni fusil) à des jeux pour garçons. Dans cette catégorie : les jeux de construction, des legos, les Plays Mobils, souvent les puzzles. Ce qui touche à l’informatique (plus largement aux consoles de jeux) a été également accaparé par le pôle masculin. Les vélos sont eux aussi très souvent rangés dans l’univers masculin sur les catalogues de Noël. Etc.

   

Au mois d’avril de l’année dernière, je me suis rendue au carnaval de l’école maternelle où je travaillais. Beaucoup de petits garçons étaient déguisés en cow-boys, en chevaliers, en Biomans, en Zorros, autant de personnages marqués au masculin. Mais une grande partie avaient revêtus des costumes « sans sexe » : beaucoup d’animaux, des tigres, des ours, des dinosaures, également des monstres, des clowns, des indiens. Les petites filles étaient toutes, à l’exception d’une, en princesses.

 
Il ne suffit pas de trouver les jeux pour petites filles « nunuches » et les pistolets des petits garçons « pas éthiques », tout en regrettant une supposée nature en soi des filles et des garçons qui, de toute façon, n’aiment que ça, ne réclament que ça, ne sont contents qu’avec ça. Il faut voir dans l’univers culturel au sein duquel grandissent et se construisent nos petits choux l’expression et le média de l’oppression de la classe des femmes.

 

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