Epicerie à bricoles. Collages en stock, phrases à tiroirs, anecdotes nocturnes et papillons.
E.B. parle des rites d’initiation des Baruyas, de la circoncision, des significations symboliques de ces actes et de leur place au sein d’un système de significations complexe et cohérent ; au lieu de réfléchir aux relations de pouvoir dont elles découlent et qu’elles soutiennent, au lieu de conclure au rôle de support de significations culturelles des faits de nature et des réalités biologiques, E.B. y trouve les « preuves » de la réalité (la réalité en soi, la réalité vraie) du système de croyances qu’elle a exposé auparavant (système fondé sur la nécessaire construction de la masculinité contre les femmes).
Apparemment, à en juger par les nombreuses citations auxquelles a recours E.B. pour étayer sa démonstration, le raisonnement qui consiste à fonder le sexisme sur la nécessaire séparation du fils d’avec sa mère a beaucoup d’adeptes. « [Lillian Rubin] pense que l’agressivité masculine contre les femmes peut être interprétée comme une réaction à cette perte précoce et au sentiment de trahison qui l’accompagne, que le mépris de la femme vient de la rupture intérieure exigée par la séparation. » (p.88) « Tenir les femmes à distance est le seul moyen de sauver sa virilité. Rousseau le savait déjà […] : « […] les femmes nous rendent femmes » [Lettre à d’Alembert, 1758] » (p.88-89).
E.B. associe en permanence « féminité » et « passivité », usant d’un des plus vieux et pourris cliché touchant le genre. Pas une fois elle ne l’interroge ; c’est à se demander si l’interprétation ultra sexiste de la relation sexuelle hétérosexuelle la convainc et lui suffit : « la peur de la féminité et de la passivité », « la peur de la passivité et de la féminité », à quatre lignes d’intervalle p.89, par exemple.
E.B. parle du fantasme de régression des hommes, qui rêvent de retourner dans le ventre de leur mère, comme si jamais aucune femme adulte, fatiguée et découragée, ne pouvait rêver elle aussi de redevenir enfant. Peut-être parce que la femme n’a jamais à être vraiment adulte et libre ? Comme le mépris et la violence des hommes à l’encontre des femmes prennent leurs racines dans une peur et une souffrance, plus les hommes sont fragiles, et plus ils sont sexistes : « Les plus fragiles, les plus douloureux aussi, ne peuvent maintenir leur masculinité et lutter contre le désir nostalgique du ventre maternel que par la haine du sexe féminin. » (p.91) Encore une fois, la logique de domination est habilement (enfin, habilement…) renversée. E.B. évoque alors le dégoût de certains hommes pour le sexe féminin lui-même (son corps, ses organes génitaux en particulier). Encore une fois, c’est sur une « peur » (de la féminité et de passivité, on suppose), une « fragilité », et la nécessité d’affirmer son être vrai que se fonde ce dégoût. « Une outre… pleine de pus » (Baudelaire), « conduit tiède et gluant… envie de vomir… se sent inspiré de l’intérieur… se sent mal » (Michka Assayas, les Années vides). Je pense aussi à des pages des nouvelles de Boris Vian. Je recopie ces mots, car ils me font mal. Le dégoût du corps féminin, il n’est pas seulement présent chez les hommes. Il est là aussi chez les femmes. Beaucoup de femmes ont honte de leur propre corps et en éprouvent du dégoût.
Ce dégoût du corps féminin inculqué aux deux sexes est une puissante machine d’oppression et d’aliénation. Je l’ai subi comme une violence et j’y réponds par la violence, de mes émotions, de mon refus d’admettre des propos tels que ceux-là.
En quoi « la mauvaise mère frustrante et surpuissante » (p.92) ne peut-elle pas être la mère d’une fille ? Parce qu’elle est du même sexe qu’elle, devenir adulte ne signifie pas pour une fille rompre avec sa mère ? Elle reste son bébé toute sa vie ? En quoi une mère, qui certes a gardé le bébé dans son ventre pendant 9 mois, puis s’en est occupé de manière préférentielle pendant quelques mois ensuite, mais qui est aussi une personne, qui a une liberté, une vie, des amis, peut-être un travail, qui est adulte comme le père, en quoi une mère doit-elle symboliser « la mort, le retour en arrière, l’aspiration par une matrice avide » ? (p.92) En quoi « l’omnipotence maternelle » ne peut-elle pas empêcher de grandir la petite fille ? Seulement parce qu’elles sont du même sexe… Je ne vois pas.
« L’agressivité de l’homme castré peut aussi se tourner vers l’extérieur. Il traite les femmes comme des objets jetables, devient sadique ou assassin. » E.B. va jusqu’au bout de son raisonnement foireux : au final, les femmes sont responsables des violences qui leur sont faites. Sans cesse, E.B. associe femmes et enfants (sans jamais problématiser ce lien) : « éphèbe blond au sexe incertain, enfantin et féminin » (p.96), ce qui est d’ailleurs normal puisqu’être adulte c’est se séparer des femmes (d’où cette idée, finalement, qu’une fille ne peut pas devenir adulte, et qu’il n’y a pas de rupture entre la petite fille et la femme, donc pas de séparation d’avec la mère).
Et retour sur Maurice Godelier, dans un contresens glorieux : « Tout cela [c’est-à-dire une dizaine de pages d’insultes extrêmement violentes à l’encontre des femmes, sous couvert de bénéfique haine de la mère] semble donner raison aux tribus de Nouvelle-Guinée qui redoutent l’influence mortelle des mères sur leurs fils. C’est parce qu’elles les empêchent de grandir et de devenir des hommes que les mâles adultes doivent les leur arracher de la façon la plus cruelle. » (p.97) J’espère qu’E.B. n’a pas eu de fils…
Ensuite ensuite… j’ai pas trop envie de citer ou de disséquer. Juste, elle écrit des trucs stupides, qui me fatiguent. De tas de constatations fondées sur l’observations de jeunes enfants en école maternelle (principalement, le fait qu’ils forment des groupes de même sexe pour jouer), elle induit que « [le dualisme sexuel] est une donnée élémentaire de la conscience identitaire de l’enfant ».
Donnée élémentaire.
J’ai effectué des stages, puis travaillé à plein temps pendant sept mois dans deux écoles maternelles de Marseille, avec des enfants de quatre classes différentes, de deux ans, trois ans, quatre ans et cinq ans. Je les ai entendus discuter entre eux, je leur ai lu des histoires, je les ai regardés jouer dans la classe et dans la cour de récréation. Ils m’ont raconté leurs peines et leurs joies, leurs peurs, leurs découvertes, leur quotidien. Et je peux vous dire, moi (des milliers et des milliers d’autres personnes sont là derrière moi pour confirmer mes dire, parents, puéricultrices, institutrices, agents de service d’école maternelle, pédiatres, éducateurs, etc.) que des enfants de trois ans, pas plus que ceux de deux ans ou même de un an ne sont pas des animaux sauvages non encore socialisés et façonnés par la nature, ne sont pas des idéaux types de l’être humain naturel hors influence de la société. A deux ans ils connaissent des tas d’histoires, regardent la télé, racontent ce qu’ils ont vu ou fait avec leurs amis et les membres de leur famille ; ils ont en tête des schémas très élaborés de rôles sociaux féminin et masculin, et ces schémas ne résultent pas de structures spéciales du cerveau à la naissance, d’une case « homme et femme » sur le chromosome 14, du XX ou du XY si chers à E.B..
Prendre pour objet des enfants de quatre ans et demi (p.99), pas plus que de un à six ans (p.100), cela n’a jamais signifié travailler sur des matériaux « naturels » ou « a-sociaux » et atteindre l’universel ou l’essence de l’Humain. Le penser, c’est être con rien de plus.
Attention, rigueur et démonstration logique.
« Les différences constatées entre groupes de garçons et groupes de filles tiendraient à trois facteurs principaux : la socialisation de l’enfant selon son sexe dès la naissance (mais elle est très différente d’un parent à l’autre, d’une famille à l’autre) ; les facteurs biologiques, enfin les facteurs cognitifs encore mal connus » (p.101).
Super, du scientisme-biologisme-essentialisme-naturalisme, des trucs-on-sait-pas-trop-ce-que-c’est-mais-ça-marche-magique, et la socialisation, mais ça, ça la convainc pas trop, parce que : « elle est très différente d’un parent à l’autre, d’une famille à l’autre ».
Madame B. n’a pas compris que la socialisation ne se faisait pas que par papa-maman et les frères et sœurs, mais que bébé naît dans une société avec des autres gens dedans, une société avec une culture, des institutions, des valeurs, une langue, des significations symboliques ; et elle nage dans le fantasme de « mais on est tous différents quand même » - donc on peut pas dire qu’on est socialisés hein pasqu’on est tous riches de nos différences alors…
E.B. cite le gars qui l’a inspirée dans son raisonnement miteux de tout à l’heure, et je retrouve ce bouquin dont le titre nous a tellement fait rire Jadd et moi : « Père manquant, fils manqué » ; l’agréable auteur du dit bouquin, Guy Corneau, intellectuel manqué (son père devait être manquant), déclare : « [par opposition à] la femme qui est, l’homme, lui, doit être fait. En d’autres mots, les menstruations, qui ouvrent à l’adolescente la possibilité d’avoir des enfants, fondent son identité féminine ; il s’agit d’une initiation naturelle qui la fait passer de l’état de fille à l’état de femme ; par contre, chez l’homme un processus éducatif doit prendre la relève de la nature ». Un véritable manifeste du sexisme. J’hallucine grave. Je ne suis donc une femme que parce que je peux avoir des enfants. Mon identité est bornée par le fait d’être un ventre. Je vais me faire engrosser et procréer, telle est ma raison d’être et le fondement de mon identité. Identité qui est en continuité avec la nature. Je suis un corps, une terre fertile. J’ai juste à être pour exister, je suis une femme, je ne m’empare pas de mon identité, de mon existence, je n’ai pas à me construire, je n’ai pas de prise sur moi-même, juste, je suis. Je suis dans l’immanence, immergée dans ma féminité, dont je ne peux pas me saisir, puisque je le suis. Pas de recul, pas de pensée, rien à faire de plus qu’être une femme. L’homme lui, doit être éduqué. Il est du côté de la culture, de la construction, du savoir, du détachement.
Question : comment E.B. fait-elle pour lire des choses pareilles sans se départir de son paisible calme compréhensif de femme en paix avec son vagin immanent ?
(pas de doute : elle sniffe de la colle.)