Epicerie à bricoles. Collages en stock, phrases à tiroirs, anecdotes nocturnes et papillons.
C'était il y a trois ans, ou peut-être deux. C'était Noël. Le 25 décembre, nous sommes toujours chez ma mère. Il y a ma soeur, Prune, et mes deux frères. On déballe les cadeaux, et voilà le monstrueux présent qu'Elias fait à son petit frère : un DVD de strip tease, ou de je-sais-pas-quoi danse, des nanas à poil qui se tortillent autour de poteaux, et c'est drôle, et qu'est-ce qu'on rigole. Horrifiée, j'étais, et je tentais de faire bonne figure avec des sourires - mais bof. Rires gras des deux hommes et blagues viriles. Cadeau initiatique, humour poisseux.
Le lendemain, ou le surlendemain, j'étais dans un train, avec mon père. La tronche enterrée, deux trois cernes et l'envie de mordre un molet. Qu'est-ce qu'il y a, qu'il me dit, et il avait l'air gentil ; je baisse une garde, deux garde, et je crache le morceau en petits morceaux (grumeaux, râpe la gorge).
(Mon frère. Mes frères. Entraîner mon petit frère dans cette blessure à toutes les femmes infligées. Rire collectif déployé sur le dos de toutes les femelles du monde.)
Et puis, voilà, comme c'est mon père, comme ya de l'émotion, comme c'est la parole avec de la famille dedans, comme je suis une faible croupie à larmes - peux pas m'en empêcher, mince
je me mets à pleurer nullement ridiculement avec le rhume qui coule la voix qui part les yeux tout roses et les couinements d'un lapin - merde, la dignité, l'honneur, le dos droit, tout ça, envolé, dans le caniveau.
Je ne peux pas échanger avec mon père dans cet état-là de vulnérabilité, moche, mouillée, sale, pleine de trous de couteaux qu'il faut panser.
Mince.
Il était à la fois gentil - l'écoute, l'oreille, la compassion au petit truc, le petit bigorneau écrasé qui bave (moi - salut - Ox -)
et puis.... comment faire l'adulte égal avec les yeux à hauteur des yeux quand on est tombé dans la marre des larmes rouges ? On peut pas.
J'ai pas fait.
Il a dit "oui mais il faut que tu réalises que toutes les femmes ne vivent pas le fait d'être une femme comme toi, avec cette violence, là..." Ca prenait un air dramatique.
Moi, je suis le personnage mélodramatique.
Je suis le personnage excessif, qui roule des yeux,
je suis le chien qui aboie,
je suis le patacaisse,
je suis la caisse,
je suis le larmoyant, le virulent, l'impudique, le grotesque, le trop-plein, le gluant, l'agression,
je suis le cri qui part en canard qu'on ravale
la petite honte,
je suis l'hystérique.
Ca voulait dire.... toi et tes théories radicales avec ton militantisme - hystériques - et tes larmes rouges, ne les tourne pas en cri générique, ça n'a pas de sens.
Toi et ta blessure de psychologie.
Mange ta psychologie, et resdescends sur terre, l'escargot.
Mmmmmmmmmmh, j'ai dû grommeler dans un grand mouvement de honte autocratique (ça, c'est quand j'essaie de reprendre le pouvoir sur moi-même. Je me range dans mon écharpe et je reclasse mes pensées par ordre alphabétique. Je remets un peu de verticalité dans tout ça, et je passe la serpillère.)
Dans ma pensée du féminisme - et dans ma pensée féministe, la façon dont moi je vis, la place que j'occupe, mes émotions, mon histoire sont au milieu.
Parce qu'historiquement, le féminisme est entré dans ma vie par la porte du nombril, pas celle du cerveau.
Parce que cette pensée sinueuse m'a aidée, m'a redressée.
A cause aussi des paroles de mon père, dont je me rappelle.
Bien sûr, toutes les femmes ne vivent pas le fait d'être une femme comme je le vis, moi.
Et toutes ne le vivent pas en souffrance.
Peu à peu, je le vis mieux. Ca rentre moins en milliers de petites dents dans la chair de mon dos, de mon ventre, de mes cuisses. Moins d'ombres lourdes et fortes dans la chambre de ma tête. Ca va. Je respire.
Alors j'ai cette petite peur jusqu'alors non explicite : trahir. La cause des femmes. Insidieusement, ça m'inquiète. Si je me détache, si ça fait moins mal, si ça fait plus mal un jour, si ya du plaisir... et si j'y crois plus ?
Non. Bien sûr non.
Il doit servir à ça, le féminisme, aider toutes les femmes à aller mieux, comme moi ; désaliéner le cerveau de ma mère, vis par vis, enlever la peur, lui tendre la main. Mordre pour la défendre.